Thèmes

L'économie du vin de Bordeaux en graphiques (1305–2024)

Sept siècles d'économie du vin en chiffres vérifiés — records médiévaux du port, effondrement phylloxérique, chute de la consommation, virage export.

L'histoire du vin de Bordeaux se raconte d'ordinaire en récits — rois, négociants, fléaux, classements. Mais elle peut aussi, pour une part inhabituelle, se raconter en chiffres, car Bordeaux se trouve au croisement de deux traditions statistiques exceptionnelles. D'un côté, un registre douanier médiéval qui commence en 1305, l'une des séries commerciales les plus riches du Moyen Âge européen. De l'autre, les longues séries des économistes — production, consommation, échanges et surfaces en vignes pour la France depuis le XIXe siècle, rassemblées par Kym Anderson et Vicente Pinilla à l'université d'Adélaïde. Cet article est une visite guidée de ces chiffres. Chaque section s'appuie sur un graphique ou sur une donnée vérifiée, et l'ensemble dessine un même arc : une économie du vin bâtie sur l'exportation au Moyen Âge, repliée sur un marché intérieur assoiffé aux XIXe et XXe siècles, puis contrainte de repartir à la conquête du monde à mesure que ce marché intérieur s'évaporait.

Le record médiéval

Le point de départ n'est pas un graphique mais une archive. À partir de 1305, les comptes de la Grande Coutume de Bordeaux — la taxe prélevée sur les vins passant par le port — nous sont parvenus en série continue, conservés avec les archives de l'Échiquier anglais puisque Bordeaux relevait alors des rois d'Angleterre. C'est à partir de ces comptes que l'historienne de l'économie Margery K. James a établi, dans un article de 1951 resté canonique, les statistiques d'exportation du port médiéval.

Les chiffres donnent le vertige. Pour l'année fiscale 1306–1307, 93 452 tonneaux de vin sont exportés par Bordeaux ; en 1308–1309, le port en enregistre 102 724, un niveau que Sandrine Lavaud, la grande spécialiste du Bordeaux médiéval, qualifie d'apogée du port — un sommet qui ne sera plus atteint avant l'époque moderne. Le tonneau médiéval contenait environ 800 à 900 litres : le record de 1308–1309 représente donc de l'ordre de 800 000 hectolitres embarqués en une seule année, sur des navires de bois.

Deux précautions s'imposent pour lire ces chiffres honnêtement. La contenance du tonneau est approximative, et toute conversion en unités modernes reste une estimation. Surtout, il s'agit de trafic portuaire : ces totaux incluent les vins du Haut-Pays — les bassins fluviaux en amont de Bordeaux — en simple transit, et non la seule production du vignoble bordelais. Ce que mesure la Grande Coutume, c'est Bordeaux comme machine à commercer ; et sur ce critère, la machine tournait à plein régime au début du XIVe siècle.

La production, 1835–2024

La statistique moderne reprend le fil au XIXe siècle, et elle s'ouvre sur un drame.

Courbe de la production française de vin de 1835 à 2024 : sommet de 86,5 millions d'hectolitres en 1875, effondrement à 24,1 millions en 1889 pendant la crise phylloxérique, puis long déclin jusqu'à 36,1 millions en 2024
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

La production française culmine à 86,5 millions d'hectolitres en 1875 — le record absolu, vendangé par un vignoble à son extension maximale, au moment même où le phylloxéra commençait à le tuer par les racines. Quatorze ans plus tard, en 1889, la production s'est effondrée à 24,1 millions d'hectolitres : moins du tiers du sommet, le creux le plus profond de la crise. La reconstitution sur porte-greffes américains rebâtit ensuite les volumes, sans jamais restaurer le monde de 1875. L'étude de James Simpson sur les marchés français du vin entre 1870 et 1911 explique pourquoi le choc fut si déstabilisant : la pénurie fit flamber les prix, les prix élevés attirèrent importations et fraudes, et lorsque les vignes replantées entrèrent en production, le marché bascula dans la surproduction. Le XXe siècle se lit ensuite sur la courbe comme une longue descente entrecoupée de secousses, jusqu'aux 36,1 millions d'hectolitres de 2024 — une récolte que les années 1870 auraient jugée anormalement maigre.

L'effondrement de la consommation

S'il fallait un seul graphique pour expliquer l'économie du vin français contemporaine, ce serait celui-ci.

Courbe de la consommation française de vin par habitant, du sommet de 170 litres par personne et par an en 1934 à 45 litres en 2023
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

En 1934, le Français moyen buvait 170 litres de vin par an — près d'un demi-litre par jour, rapporté à l'ensemble de la population. En 2023, le chiffre est de 45 litres. Ce n'est ni un creux ni un cycle : c'est la disparition de près des trois quarts du marché intérieur en trois générations, le vin passant du statut d'aliment quotidien à celui de plaisir occasionnel. Tous les faits structurels de la filière française actuelle — surcapacité chronique, pression sur les prix d'entrée de gamme, obsession stratégique de la qualité et des acheteurs étrangers — découlent de cette seule courbe. Les producteurs de vin de table ont perdu leur client ; les producteurs de vins que l'on choisit de boire, plutôt que l'on boit par habitude, ont hérité du marché restant.

Le virage export

La réponse de la filière à l'évaporation du marché intérieur se lit sur le graphique suivant : elle est partie à l'étranger.

Courbe de la part exportée de la production française de vin : moins de 3 % en 1900, environ 5 % en 1960, 35 % en 2024
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

En 1900, la France exportait moins de 3 % de sa production de vin ; le reste se buvait sur place. En 1960 encore, la part n'était que d'environ 5 %. En 2024, elle atteint 35 %. En à peine plus d'un demi-siècle, une filière presque exclusivement domestique est devenue l'un des grands exportateurs mondiaux — un renversement du repli intérieur des XIXe et XXe siècles et, vu de Bordeaux, une forme de retour aux sources. Le port qui expédiait cent mille tonneaux vers l'Angleterre en 1308 aura passé l'ère industrielle à vendre surtout aux Français ; le virage export a rendu à la région l'orientation vers le large qui l'avait construite.

Le vignoble qui rétrécit

La dernière série mesure la terre elle-même.

Courbe de la surface du vignoble français, du maximum de 2 494 milliers d'hectares en 1874 à 799 milliers d'hectares en 2020
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

Le vignoble français atteint son extension maximale — 2 494 milliers d'hectares — en 1874, à la veille de l'effondrement phylloxérique. En 2020, il couvre 799 milliers d'hectares : moins du tiers du sommet. La contraction ne s'est jamais vraiment arrêtée : le phylloxéra a emporté des vignes jamais replantées, la chute de la consommation a rendu non rentables d'immenses surfaces de vignoble de vin courant, et les vagues successives d'arrachage subventionné ont fait le reste. Bordeaux en vit aujourd'hui le dernier chapitre : face aux vins génériques invendus et à la demande en berne, la Gironde a lancé ces dernières années des campagnes organisées d'arrachage, indemnisant les viticulteurs qui retirent définitivement leurs vignes. Un ajustement douloureux — mais que les longues séries inscrivent dans la continuité d'une tendance vieille de cent cinquante ans, et non comme une anomalie soudaine.

Ce que disent les longues séries sur Bordeaux

Lues ensemble, ces séries racontent une histoire que Roger Dion aurait reconnue : ce sont les marchés qui ont fait cette région. La thèse centrale de Dion — la grandeur des vignobles français est un fait social et commercial avant d'être un fait géologique — est précisément ce que les chiffres mettent en scène sur sept siècles. La machine exportatrice médiévale des années de la Grande Coutume, le boom du XIXe siècle et le krach phylloxérique, la lente agonie du marché de masse intérieur et la fuite vers l'export : à chaque tournant, c'est la demande — anglaise, hollandaise, française, mondiale — qui décide de ce qu'est le vignoble et de la taille qu'il peut se permettre.

Une réserve doit être énoncée sans détour. En dehors des registres portuaires médiévaux, toutes les séries de cette page sont nationales — la France entière, et non la Gironde. La trajectoire bordelaise suit la courbe nationale dans ses grandes lignes mais s'en écarte dans le détail, et rien ici ne doit être lu comme une mesure propre à la Gironde. Les séries nationales complètes derrière chaque graphique — production, consommation, échanges et surfaces, avec la citation Anderson & Pinilla et leur documentation — sont téléchargeables en CSV sur notre page données.

Sources

  1. Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide
  2. Sandrine Lavaud, Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge (et travaux sur le Bordeaux médiéval)
  3. Margery K. James, The Fluctuations of the Anglo-Gascon Wine Trade during the Fourteenth Century, Economic History Review, 1951 (DOI 10.1111/j.1468-0289.1951.tb00607.x)
  4. James Simpson, Phylloxera, Price Volatility and Institutional Innovation in France's Domestic Wine Markets, 1870–1911 (IFCS WP wh044602, 2004)
  5. Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au XIXe siècle (CNRS Éditions)