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La première marque de Bordeaux : le dossier Haut-Brion rouvert en 2025

Deux études de 2025 relisent le journal de Locke (1677) et les essais de Boyle sur le claret, et rouvrent le dossier de Haut-Brion, première marque de Bordeaux.

Le 10 avril 1663, Samuel Pepys — alors fonctionnaire montant de l'Amirauté — note dans son journal avoir bu, dans une taverne de Londres, un vin français appelé « Ho Bryan », dont le goût lui semble ne ressembler à rien de connu. Cette entrée sert couramment d'acte de naissance à la première marque de Bordeaux : Haut-Brion, premier domaine à vendre son vin à Londres sous son propre nom plutôt que comme claret anonyme. En 2025, deux études publiées dans des revues à comité de lecture ont rouvert ce dossier célèbre — non pour demander si l'histoire est vraie, mais pour établir ce que le nom « Haut-Brion » garantissait exactement en traversant la Manche. Leurs conclusions sont neuves et discutées : il s'agit d'une recherche en mouvement, pas d'un consensus établi.

Le récit classique

Les grandes lignes sont stables depuis des décennies. Au milieu du XVIIᵉ siècle, Arnaud III de Pontac, premier président du parlement de Bordeaux et l'un des hommes les plus riches de la province, possède le domaine de Haut-Brion, sur les croupes de graves aux portes de la ville. Plutôt que de laisser son vin se fondre dans le flot générique du claret expédié chaque saison, il le vend sous le nom du domaine — et le destine aux consommateurs les plus en vue d'Europe : la cour et les élites fortunées du Londres de la Restauration.

Les traces écrites sont remarquables pour l'époque. Le livre de cave de Charles II enregistre 169 bouteilles de « Hobriono » servies à la cour en 1660–61 — le nom figure dans les comptes du roi avant d'apparaître presque partout ailleurs en anglais. Vient ensuite la dégustation de Pepys, en avril 1663. Puis, en mai 1677, le philosophe John Locke, qui parcourt la France en remplissant son journal d'observations sur tout, des vignes à la fiscalité, se rend sur place pour comprendre comment se fait un vin aussi célèbre — et aussi cher.

Pour les historiens, ces fragments dessinent quelque chose de réellement inédit : un vin identifié par son domaine et son propriétaire, vendu plus cher pour son nom, dans un monde sans appellations, sans étiquettes et sans aucun droit reliant un nom à un terroir délimité. D'où le raccourci qui colle à Haut-Brion dans la plupart des récits modernes : première marque de Bordeaux — et sans doute du vin fin tout court.

Relire le carnet de Locke

C'est ici que commence la recherche nouvelle. Dans un article du Journal of Wine Research (36:2, 2025), Leary revient sur le journal tenu par Locke lors de cette visite de 1677, et sur une ligne en particulier : la remarque selon laquelle le domaine « makes a shift to make every vintage fifty » — s'arrange, en somme, pour porter chaque millésime au même volume. En confrontant ce que la vigne pouvait réellement produire selon Locke aux volumes écoulés sous le nom de Haut-Brion, Leary conclut qu'environ la moitié du vin vendu par Pontac comme Haut-Brion ne provenait pas de ce vignoble.

Dans cette lecture, la marque fondatrice de Bordeaux fut, très tôt, pour partie un assemblage vendu sous un nom prestigieux. Leary n'en fait pas un scandale rétrospectif, mais l'argument d'une révision plus large : toute l'historiographie du terroir, de la marque et de l'authenticité bâtie sur les débuts londoniens de Haut-Brion est à réévaluer. Si le nom fondateur ne garantissait pas la provenance, alors le récit familier — un terroir de graves singulier, reconnu et nommé par les palais avertis de Londres — demande, au minimum, à être raconté avec plus de précaution. C'est la thèse de Leary ; on va le voir, tout le monde n'en accepte pas le cadrage.

Le claret de Boyle et la question des dates

Une étude jumelle, parue la même année dans les Notes and Records of the Royal Society (2025), aborde le dossier depuis Londres. Elle examine les expériences que le chimiste Robert Boyle mena sur le claret entre 1669 et 1674, et soutient que le vin passé entre ses mains relevait déjà du style nouveau — plus sombre, plus concentré — que le récit classique appelle le « New French Claret ».

L'enjeu est chronologique. La périodisation dominante date l'émergence du claret de luxe de 1704 et après, quand la guerre et des droits de douane anglais punitifs sur les vins français les cantonnent à une niche de luxe à prix élevés — les tarifs, dans ce récit, auraient contribué à créer la catégorie même du vin fin. L'étude jumelle conteste cette causalité : si le style nouveau est déjà visible dans la cave royale de 1660, dans le verre de Pepys en 1663 et dans les expériences de Boyle de 1669–74, alors il préexistait au régime tarifaire anglais et ne peut pas en être le produit. L'article renforce ainsi une datation par les années 1660 du tournant du claret de qualité, contre la périodisation traditionnelle post-1704. Là encore : une thèse en débat, pas un nouveau consensus.

Les objections

Des historiens du vin établis ont réagi publiquement — notamment Charles Ludington, historien du commerce britannique du vin, et l'historien du vin Rod Phillips. Leur argument central porte sur les normes de l'époque : au XVIIᵉ siècle, rappellent-ils, l'assemblage était pratiqué « done openly... not seen by anyone as problematic » — ouvertement, sans que personne n'y voie un problème. Le nom d'un propriétaire sur une barrique garantissait une maison, un niveau, un style — pas une limite cadastrale. Lire les pratiques de Pontac à travers les attentes d'un système d'appellations moderne relève, dans cette optique, de l'anachronisme.

Le contexte bordelais plaide pour la prudence. Ce sont précisément les décennies de la révolution technique conduite par les Hollandais, où l'interdit médiéval du coupage cède la place aux vins d'assemblage : l'assemblage est alors la marque d'un négoce qui se modernise, non une fraude à son encontre. Ludington et Phillips contestent donc moins l'arithmétique tirée du journal de Locke que le sens qu'on lui fait porter.

L'authenticité avant les appellations

Pourquoi une querelle autour d'un carnet de 1677 importe-t-elle ? Parce qu'elle touche à ce que « authenticité » et « marque » pouvaient signifier avant l'existence des appellations. Jusqu'au système des appellations d'origine contrôlée de 1936, aucun dispositif juridique ne liait un nom bordelais à une parcelle délimitée. Ce que Pontac a construit — quelle que soit la lecture retenue — c'est une réputation attachée à un nom, et un prix attaché à cette réputation. La question ouverte est ce que les acheteurs entendaient dans cette promesse : le produit d'un seul vignoble, ou le niveau d'une seule maison.

Le différend nourrit aussi un débat bien plus ancien. Roger Dion soutenait que le terroir est un « fait social et non géologique », construit par le commerce et la demande ; l'école d'Henri Enjalbert et de René Pijassou lui opposait la primauté des sols. Si Leary a raison, le cas fondateur de la marque de terroir était déjà, pour partie, une construction sociale ; si Ludington et Phillips ont raison, l'anachronisme est le nôtre, pas celui de Pontac. Dans les deux cas, le dossier Haut-Brion — refermé depuis des décennies — est de nouveau ouvert, et c'est dans les revues savantes, où l'argument se construit encore, qu'il faut le suivre.

Sources

  1. Leary, Journal of Wine Research 36:2 (2025), DOI 10.1080/09571264.2025.2463110
  2. « Tasting 1660s Bordeaux claret », Notes and Records of the Royal Society (2025), DOI 10.1098/rsnr.2025.0010
  3. Samuel Pepys, Journal, entrée du 10 avril 1663