Le Moyen Âge
Les siècles anglais (1152–1453) : ce que l'histoire d'Aliénor ne dit pas
Le mariage d'Aliénor en 1152 sert de mythe fondateur, mais l'essor du vignoble bordelais est un phénomène commercial du XIIIe siècle, chiffres à l'appui.
Toutes les histoires grand public du vin de Bordeaux racontent la même scène. En 1152, Aliénor d'Aquitaine épouse Henri Plantagenêt ; deux ans plus tard, il est couronné roi d'Angleterre, et l'immense duché d'Aliénor — Bordeaux compris — passe sous la couronne anglaise. De ce mariage découleraient trois siècles de claret. L'histoire est belle, et les dates sont exactes. Mais en tant qu'histoire du vin, elle induit en erreur sur l'essentiel : elle se trompe de près de soixante-dix ans sur la chronologie de l'essor bordelais. Les historiens qui ont fondé le champ — Roger Dion, Yves Renouard, Margery K. James — sont unanimes : la croissance décisive du vignoble de Bordeaux est un phénomène commercial du XIIIe siècle, non un effet dynastique du XIIe. Le mariage a posé le cadre politique. Le boom du vin est venu plus tard, et pour d'autres raisons.
Un mariage, pas un boom viticole
L'union de 1152 fut un séisme politique. Devenu Henri II d'Angleterre en 1154, le Plantagenêt possédait sur le continent bien plus que le roi de France lui-même, et l'Aquitaine allait rester attachée à la couronne anglaise — par héritage, par guerre, par traité — pendant trois siècles. C'est le cadre dans lequel tout le reste s'est joué, et aucun historien sérieux ne le conteste.
Mais un marché ne naît pas d'une signature. Dans les premières décennies du lien plantagenêt, les vins que l'Angleterre buvait de l'ouest de la France venaient d'abord de plus au nord : La Rochelle et les vignobles d'Aunis et de Saintonge, mieux placés sur les routes maritimes et déjà organisés pour l'exportation, ont précédé Bordeaux comme grand port atlantique du vin. Roger Dion, dont l'Histoire de la vigne et du vin en France (1959) demeure le socle de l'historiographie française du vin, a insisté sur cette séquence : en 1152, Bordeaux n'était pas encore un vignoble d'envergure européenne. Il l'est devenu à cause de ce qui s'est produit au siècle suivant.
1224 : la chute de La Rochelle
Le basculement date de 1224, lorsque Louis VIII prend La Rochelle. D'un coup, le principal port du vin anglais sur l'Atlantique passe à l'ennemi — et Bordeaux, resté fidèle aux Plantagenêts, devient le port privilégié du commerce anglo-gascon.
C'est là, pour Dion, que commence la véritable histoire du Bordeaux médiéval. Deux forces convergent vers la ville au XIIIe siècle. De la mer vient la maturation de la navigation atlantique : un transport de masse régulier rend enfin rentable l'acheminement au loin d'une marchandise lourde et encombrante comme le vin. Du nord vient la demande : l'Angleterre, la Flandre et les villes septentrionales, prospères et situées au-delà de la limite climatique d'une viticulture fiable, doivent importer. Bordeaux se trouve exactement au point de rencontre : un port fluvial défendable, adossé à un immense arrière-pays producteur, avec un souverain à l'autre bout de la route maritime. Le vignoble s'est étendu à la mesure du marché. Dion en a tiré une thèse qui structure encore le débat savant : la grandeur de Bordeaux fut un fait social et commercial avant d'être un fait géologique.
La mécanique du grand commerce
C'est Yves Renouard qui a reconstitué en détail les rouages de ce trafic, dans son article de 1959 sur « le grand commerce des vins de Gascogne », resté classique côté français. Le rythme en était saisonnier. Après les vendanges, la flotte d'automne se rassemblait dans la Gironde : des navires marchands, anglais pour beaucoup, chargeaient le vin nouveau vers Bristol, Southampton, Londres et les ports du nord avant que l'hiver ne ferme la mer. Le vin médiéval ne se conservait pas ; le vin nouveau du millésime était la marchandise reine, et la vitesse faisait tout.
Autour de cette pulsation annuelle, Bordeaux a bâti une redoutable machine commerciale. Marchands et maîtres de navires gascons travaillaient la route dans les deux sens, et les bourgeois de la ville monnayaient leur fidélité à la couronne anglaise en privilèges. Le plus lourd de conséquences fut le privilège des vins : dès 1241, les marchands bordelais revendiquent le droit de vendre leurs propres vins avant ceux de l'intérieur, et en 1373 Édouard III formalise le dispositif — les vins du Haut-Pays, l'amont de la Garonne et de la Dordogne, ne peuvent descendre à Bordeaux avant Noël. La grande flotte partant à l'automne, c'était offrir au vignoble bordelais un monopole de fait sur la fenêtre la plus précieuse du marché anglais. Le privilège, fait remarquable, survivra jusqu'à la Révolution.
L'apogée : ce que disent les registres de la coutume
Pour le début du XIVe siècle, ce commerce peut se compter, et pas seulement se raconter. Les registres de la Grande Coutume de Bordeaux — le droit perçu à l'exportation — sont conservés en série à partir de 1305, avec en regard les comptes de l'Échiquier anglais ; l'article de Margery K. James paru en 1951 dans l'Economic History Review en a fait l'ossature statistique de tout le champ.
Les chiffres du sommet sont stupéfiants. En 1306–1307, 93 452 tonneaux de vin passent par le port ; en 1308–1309, les registres enregistrent 102 724 tonneaux, record absolu — Sandrine Lavaud, autorité de référence sur le Bordeaux médiéval, y voit l'apogée du port jusqu'à l'époque contemporaine. Deux précautions doivent accompagner ces nombres partout où on les cite. D'abord, le tonneau médiéval est une futaille d'environ 800 à 900 litres : l'année record représente donc de l'ordre de 850 000 hectolitres, volume colossal pour une économie préindustrielle. Ensuite, il s'agit du trafic du port, non de la production du vignoble : les chiffres incluent les vins du Haut-Pays en transit par Bordeaux, et pas seulement la récolte du Bordelais. Ils mesurent l'ampleur du commerce — ce qui est précisément le propos.
Guerre, contraction, Castillon
L'apogée fut sans lendemain. La série de Margery James montre un XIVe siècle fait de fluctuations violentes, et le déclenchement de la guerre de Cent Ans en 1337 transforme la Gascogne en théâtre d'opérations. Les campagnes ravagent les vignobles de l'amont, les convois exigent des escortes, et les exportations se contractent fortement par rapport aux sommets du début du siècle, sans jamais les retrouver sous domination anglaise.
La fin survient le 17 juillet 1453 à Castillon, à l'est de Saint-Émilion, où l'artillerie française anéantit l'armée anglo-gasconne ; John Talbot, comte de Shrewsbury, y trouve la mort. Bordeaux capitule en octobre. Après trois siècles, la Gascogne anglaise a vécu.
Ce que la fin de l'époque a changé
Les conséquences furent commerciales autant que politiques. Bordeaux perdait son accès privilégié à ce qui avait été, deux siècles durant, son client dominant ; les marchands anglais commerçaient désormais en terre étrangère, et le rythme bien huilé de la flotte d'automne était rompu. Mais les structures forgées pendant les siècles anglais se révélèrent durables. Le vignoble lui-même, la ville marchande, le privilège des vins — confirmé par les rois de France et maintenu jusqu'à la Révolution — survécurent au changement de souverain. Il manquait à Bordeaux un nouveau grand client ; les siècles suivants le lui donneraient avec les Hollandais, dont la demande allait remodeler le vignoble aussi profondément que l'anglaise l'avait fait.
Voilà la vraie forme des siècles anglais. Le mariage de 1152 a ouvert une porte ; ce sont la chute de La Rochelle en 1224, la navigation atlantique, la demande du nord et la machinerie des privilèges qui y ont poussé Bordeaux — jusqu'à cette année aux cent mille tonneaux de 1308–1309 que l'on ne reverrait plus avant des siècles.
Sources
- Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle (1959) — compte rendu de Philippe Wolff, Cahiers de civilisation médiévale (1962)
- Sandrine Lavaud, chapitre dans Vins et vignobles. Les itinéraires de la qualité (OpenEdition Books)
- Sandrine Lavaud, « Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge », Territoires du vin n°5 (2013, CC BY 4.0)
- Margery K. James, « The Fluctuations of the Anglo-Gascon Wine Trade during the Fourteenth Century », Economic History Review (1951)
- Yves Renouard, « Le grand commerce des vins de Gascogne au Moyen Âge », Revue historique (1959)