L'âge d'or

Les Chartrons : le quai des étrangers qui a inventé le négoce bordelais

Barton, Johnston, Lawton, Schÿler : comment les marchands étrangers installés hors les murs ont bâti le négoce qui gouverne encore la place de Bordeaux.

Pendant l'essentiel de son histoire, la capitale du grand vin de Bordeaux ne se trouvait pas, à strictement parler, dans Bordeaux. C'était un faubourg : une bande de rive autrefois marécageuse commençant à quelques centaines de mètres en aval des remparts, baptisée du nom d'un monastère et peuplée, à partir du XVIIe siècle, d'étrangers que la ville ne voulait pas tout à fait admettre. Sur le quai des Chartrons, des marchands hollandais, anglais, irlandais et allemands ont inventé le métier qui gouverne encore la vente des grands bordeaux — le négociant, qui achète le vin jeune à la propriété, l'élève dans ses propres chais et le vend au monde — ainsi que le courtier qui l'approvisionne et les contrats qui le lient aux châteaux. Les rois, les révolutions et le port lui-même ont passé ; l'architecture commerciale dessinée sur ce quai fonctionne toujours, sous le nom de place de Bordeaux.

Un monastère dans un marais

Le nom est monastique. En 1381, en pleine guerre de Cent Ans, des moines chartreux venus du Périgord se réfugient sur une rive insalubre et marécageuse de la Garonne, juste au nord de la ville, et y fondent une chartreuse. Un hameau pousse autour du couvent, et Bordeaux baptise l'endroit du nom de ses moines : les Chartrons. Pendant deux siècles, le faubourg reste à peu près ce qu'il paraît être — un marais avec un monastère. Ses atouts sont invisibles : un long front de fleuve où les navires de haute mer peuvent s'amarrer, et une position hors les murs, c'est-à-dire hors de la prise directe du droit commercial de la ville.

Hors les murs — et mieux ainsi

Ce droit pesait lourd. Bordeaux réservait le cœur de son commerce du vin à ses propres bourgeois : le privilège des vins donnait à leurs vins la priorité dans le port, et les règlements qui l'entouraient hérissaient le commerce intra-muros de droits qu'un étranger ne pouvait pas partager. Aussi, quand les marchands du Nord arrivent en force au XVIIe siècle — Flamands, Anglais, Irlandais, et surtout les Hollandais, dont la puissance d'achat est déjà en train de transformer ce que Bordeaux produit —, ils s'installent où ils peuvent : au faubourg des Chartrons, hors les portes.

La contrainte se révèle un cadeau. Hors les murs, il y a de la place : pour des quais où les navires chargent directement, et pour d'immenses celliers de plain-pied, les chais, où se fera le vrai travail du nouveau négoce. Au fil du XVIIIe siècle, le marais asséché se couvre d'hôtels de négociants dont la façade fluviale demeure l'un des grands ensembles urbains du siècle ; derrière les façades, les chais s'enfoncent en rangs depuis le quai. La société bordelaise, qui regarde ces dynasties protestantes et étrangères devenir plus riches que sa propre élite, forge un surnom mi-envieux, mi-moqueur : l'« aristocratie du bouchon ».

Les nations du quai

Le XVIIIe siècle est l'âge d'or du quai, et son recensement se lit comme une carte de l'Europe atlantique. Thomas Barton quitte le comté de Fermanagh et s'établit à Bordeaux en 1725 ; « French Tom » bâtit la première maison de grands vins de son temps et domine le haut du négoce jusqu'à sa mort en 1780. Abraham Lawton débarque de Cork en 1739. La maison allemande Schröder & Schÿler est fondée en 1739 et commerce encore aujourd'hui ; les Johnston, famille d'Ulster, bâtissent une maison qui opère toujours sous le nom de Nathaniel Johnston & Fils et fait remonter sa fondation à 1734. Autour d'eux, l'historien Charles Ludington dénombre toute une colonie irlandaise — Lynch, Kirwan, MacCarthy, Boyd —, des noms qui finiront sur des châteaux et des plaques de rue. En 1802, le petit-fils de Thomas Barton, Hugh, s'associe à son gérant français Daniel Guestier : Barton & Guestier, la plus ancienne maison de négoce encore en activité à Bordeaux.

L'étude classique du milieu, celle de Paul Butel (Les négociants bordelais, l'Europe et les Îles au XVIIIe siècle, 1974), dit l'essentiel dès son titre : ce sont des marchands atlantiques généralistes, en affaires avec l'Europe du Nord comme avec les îles à sucre des Antilles, pour qui le vin est l'ancre d'un commerce bien plus vaste.

Le vin fini au chai

Les maisons des Chartrons ne revendaient pas simplement le vin : elles le finissaient, et souvent le refaisaient. Le négociant achète le vin jeune, en barrique, dans les mois qui suivent la vendange, puis l'élève dans ses chais : ouillage contre l'évaporation, soutirage pour séparer le vin de ses lies, mèches de soufre brûlées dans les fûts vides, longues années sous bois pour les grands vins. Ludington relève que les premiers crus destinés à la Grande-Bretagne et à l'Irlande pouvaient passer cinq à sept ans en barrique sur le quai avant l'embarquement.

Et elles assemblaient. Pour flatter le palais britannique, les marchands renforçaient les jeunes bordeaux de vins du Sud plus charpentés — hermitage du Rhône, alicante et benicarló d'Espagne — auxquels s'ajoutait le stum, du moût non fermenté, pour raviver la barrique. Un conseil de marchand rapporté par Ludington : dans les bonnes années, un premier ou un second cru recevait « 1 pot de stum, 5 à 6 pots d'hermitage… 3 à 4 pots d'alicante » ; un millésime médiocre exigeait le double. Le métier appelait cela le travail à l'anglaise — parce que les importateurs de Londres et de Bristol l'avaient pratiqué dans leurs propres caves avant que les Chartrons ne reprennent l'ouvrage. Rien de clandestin, du reste : quand le Parlement de Bordeaux s'attaque à la pratique en 1755, il nomme ouvertement Barton, Johnston, Coppinger et Gernon — et l'interdiction reste lettre morte. La conclusion de Ludington est saisissante : la gloire des grands crus s'est faite d'abord en Angleterre et en Irlande, et la régularité obtenue dans les chais des Chartrons — un vin reconnaissable à lui-même millésime après millésime — y est pour beaucoup. Le même constat ébranle toute lecture purement « terroir » de Haut-Brion, première marque de Bordeaux, dont le nom vendait plus de vin que la vigne n'en produisait.

Le courtier, l'homme de l'entre-deux

Entre les châteaux et le quai se tient un troisième personnage, discret et pourtant impossible à contourner : le courtier en vins, courtier juré. Le courtage est une vieille institution royale, encadrée par édits ; Stéphanie Lachaud-Martin a montré qu'il dépérit en Champagne et en Bourgogne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais pas en Bordelais, où les courtiers se taillent une place durable précisément en devenant ceux qui définissent les hiérarchies et les qualités des vins — ceux qui connaissent chaque paroisse, goûtent chaque chai et savent dire ce que vaut un vin. Abraham Lawton, l'émigré de Cork arrivé en 1739, passe de l'expédition au courtage ; le cabinet qu'il fonde en 1740 exerce toujours sous le nom de Tastet & Lawton, et ses registres manuscrits — jugements de millésimes et prix, tenus sans interruption depuis le XVIIIe siècle — forment l'une des plus longues séries commerciales de l'histoire du vin. C'est à partir d'archives de ce genre que le syndicat des courtiers, sollicité par la Chambre de commerce en 1855 pour classer le Médoc, compila le classement qui tient toujours : une hiérarchie de prix, dressée par ceux qui les enregistraient depuis un siècle.

Dix récoltes d'un coup : l'abonnement

La relation entre la propriété et le négociant pouvait aller bien au-delà du marché annuel. Dans les périodes difficiles, des châteaux — « même les adresses les plus légendaires », note une histoire du système — signaient des abonnements : des contrats livrant leur récolte entière à un marchand pendant dix ans au plus, à prix fixe. Le propriétaire achetait la sécurité — un revenu garanti quel que soit le millésime — et renonçait à la hausse si les prix montaient. L'abonnement résume en un seul document le rapport de forces du XVIIIe siècle : la propriété fait le vin, mais le quai porte le risque, tient le stock, possède les clients et fixe les conditions.

Du quai à la place de Bordeaux

Le XXe siècle a démonté l'ancien Chartrons pierre par pierre. À partir des années 1960-1970, la mise en bouteille au château devient la règle pour les grands crus, ce qui met fin au rôle d'éleveur du négociant ; le port descend vers l'aval ; à la fin du siècle, les maisons ont quitté le quai pour des entrepôts ailleurs en Gironde. Le quartier appartient aujourd'hui aux antiquaires et aux galeries.

Le système, lui, n'est jamais parti. La place de Bordeaux compte aujourd'hui quelque 400 maisons de négoce, qui commercialisent environ 70 % de la production des appellations girondines et 80 % des exportations ; le courtier s'interpose encore entre viticulteur et négociant dans à peu près trois transactions sur quatre. Chaque printemps, lors de la campagne des primeurs, les châteaux vendent le millésime nouveau au négoce, qui le revend au monde par allocations — descendantes modernes de l'abonnement. Trois siècles et demi après les premiers chais des marchands du Nord montés dans le marais, le grand bordeaux se vend toujours comme les étrangers du quai en avaient décidé : non pas au château, mais par la place que les Chartrons ont bâtie.

Sources

  1. Charles Ludington, « Inventing Grand Cru Claret: Irish Wine Merchants in Eighteenth-Century Bordeaux », Global Food History 5:1-2 (2019), p. 25-44 (extrait chez Jane Anson, Inside Bordeaux)
  2. Stéphanie Lachaud-Martin, « Les courtiers bordelais, intermédiaires de commerce du vin aux XVIIe-XVIIIe siècles », Revue historique n° 686 (2018/2), p. 321-346
  3. Paul Butel, Les négociants bordelais, l'Europe et les Îles au XVIIIe siècle (Aubier-Montaigne, 1974) — compte rendu dans les Annales du Midi (Persée)
  4. Romain Blancaneaux, « Transformation de la division du travail vitivinicole, banalisation du vin de château », ¿ Interrogations ? n° 29 (2019)
  5. Barton & Guestier, histoire de la maison (Thomas Barton 1725, association de 1802)
  6. Schröder & Schÿler, histoire de la maison (fondée en 1739)
  7. Nathaniel Johnston & Fils, histoire de la maison (fondée en 1734)
  8. Tastet & Lawton, courtiers depuis 1740, registres de millésimes ininterrompus
  9. Jane Anson, « Brokers, châteaux and egos: the story behind the 1855 classification »
  10. FINE+RARE, « What is en primeur? » — sur les contrats d'abonnement historiques
  11. La Grande Cave, « La place de Bordeaux : le négoce et les courtiers » (structure et chiffres actuels)
  12. « Les Chartrons », Wikipédia — histoire du quartier (chartreuse de 1381, installation des étrangers, départ du négoce)