Thèmes

La première marque de Bordeaux : le dossier Haut-Brion rouvert en 2025

Deux études de 2025 relisent le journal de Locke (1677) et les essais de Boyle sur le claret, et rouvrent le dossier de Haut-Brion, première marque de Bordeaux.

Haut-Brion passe pour le premier vin de Bordeaux vendu à Londres sous le nom de son domaine, et non comme un claret anonyme. Une étude parue en 2025 estime pourtant qu'environ la moitié du vin vendu sous ce nom dans les années 1670 ne venait pas du vignoble de Haut-Brion. Une seconde étude, de la même année, soutient que le claret plus sombre et plus cher associé à ce nom existait plusieurs décennies avant les droits de douane anglais qu'on crédite d'ordinaire de l'avoir fait naître. Les deux articles sont passés par un comité de lecture. Ils sont récents, et ils sont contestés.

Le récit classique

La version reçue n'a guère bougé depuis des décennies. Au milieu du XVIIᵉ siècle, le domaine de Haut-Brion, sur les croupes de graves aux portes de Bordeaux, appartient à Arnaud III de Pontac, premier président du parlement de Bordeaux et l'un des hommes les plus riches de la province. L'essentiel du vin quitte alors la ville chaque saison sous le nom générique de claret. Pontac, lui, vend le sien sous le nom du domaine, et il le destine à la cour et aux grandes maisons du Londres de la Restauration, la clientèle la plus en vue d'Europe.

Trois documents portent l'histoire. Le livre de cave de Charles II enregistre 169 bouteilles de « Hobriono » servies à la cour en 1660–61 : le nom entre dans les comptes du roi avant d'apparaître presque partout ailleurs en anglais. Vient ensuite le journal de Samuel Pepys, alors fonctionnaire en pleine ascension au Navy Board, l'administration de la marine. Le 10 avril 1663, il y note avoir bu dans une taverne de Londres un vin français appelé « Ho Bryan », au goût différent de tout ce qu'il connaissait. C'est cette entrée qu'on cite le plus souvent comme acte de naissance de la marque. Le troisième document est le journal de John Locke. En voyage en France, le philosophe y consigne aussi bien la conduite de la vigne que la fiscalité ; en mai 1677, il se rend au domaine pour voir comment se fait un vin si réputé et si cher.

Mis bout à bout, ces fragments décrivent ce que les historiens tiennent pour une nouveauté. Un vin est identifié par son domaine et son propriétaire, et il se vend plus cher à cause de ce nom, à une époque où rien, ni appellation, ni étiquette imprimée, ni texte de loi, ne rattache un nom à une parcelle. Tout le reste de ce qui part du port est du claret, classé par courtier et par millésime. D'où l'étiquette que la plupart des récits modernes accolent à Haut-Brion : première marque de Bordeaux, et peut-être du vin fin en général. Toute histoire de la vente du vin sous un nom s'appuie sur cet épisode.

Le journal de Locke, relu

Dans le Journal of Wine Research (vol. 36, n° 2, 2025), Leary reprend le journal tenu par Locke lors de la visite de 1677. Tout part d'une ligne : le domaine, écrit Locke, « makes a shift to make every vintage fifty », il s'arrange pour en tirer cinquante à chaque récolte. Leary met en regard ce que le vignoble pouvait réellement produire d'après Locke et les volumes écoulés sous le nom de Haut-Brion. L'écart est considérable. Selon ses calculs, environ la moitié du vin vendu par Pontac comme Haut-Brion provenait d'ailleurs.

Si Leary a raison, la marque fondatrice de Bordeaux a été très tôt, pour partie, un assemblage vendu sous un nom prestigieux. L'article ne présente pas la chose comme une révélation à scandale. Il en tire un argument plus large : l'historiographie du terroir, de la marque et de l'authenticité construite sur les débuts londoniens de Haut-Brion serait à réévaluer. Le récit familier met en scène un terroir de graves singulier, reconnu et nommé par des buveurs londoniens avertis. Si le nom ne garantissait pas l'origine du raisin, ce récit demande au minimum à être raconté avec plus de prudence. Il s'agit d'un article isolé, et d'autres historiens en acceptent plus volontiers les chiffres que la conclusion (voir plus bas).

Le claret de Boyle et la question des dates

La seconde étude, « Tasting 1660s Bordeaux claret », publiée la même année dans les Notes and Records of the Royal Society, part de Londres. Elle porte sur les expériences menées par le chimiste Robert Boyle sur le claret entre 1669 et 1674. Selon ses auteurs, le vin passé entre les mains de Boyle relevait déjà du style nouveau, plus sombre et plus concentré, que le récit classique appelle le « New French Claret ».

Ce qui se joue ici, c'est une date. La périodisation dominante situe l'essor du claret de luxe en 1704 et après. La guerre avec la France et des droits anglais punitifs sur les vins français l'auraient alors relégué dans une niche étroite et chère ; dans ce schéma, la fiscalité aurait contribué à créer la catégorie même du vin fin. L'étude de la Royal Society conteste ce lien de cause à effet. On trouve déjà le style nouveau dans la cave royale en 1660, dans le verre de Pepys en 1663 et dans les expériences de Boyle entre 1669 et 1674. Il préexistait donc au régime douanier anglais et ne peut pas en être le produit.

L'article appuie ainsi une datation du tournant qualitatif du claret dans les années 1660, contre la chronologie traditionnelle qui le place après 1704. Comme celle de Leary, c'est une thèse en discussion. Aucune des deux ne fait encore consensus.

Les objections

Deux historiens du vin reconnus ont répondu publiquement : Charles Ludington, spécialiste du commerce britannique du vin, et Rod Phillips. Leur objection principale porte sur ce qu'un nom signifiait à l'époque. Au XVIIᵉ siècle, rappellent-ils, l'assemblage se faisait « done openly... not seen by anyone as problematic », au grand jour, sans que personne y trouve à redire. Le nom d'un propriétaire sur une barrique répondait d'une maison et de son niveau d'exigence. Il ne certifiait pas une limite de parcelle au cadastre. Juger Pontac à l'aune d'un système d'appellations moderne serait, selon eux, un anachronisme.

L'histoire bordelaise va dans le sens de cette prudence. Ces décennies sont celles des transformations techniques impulsées par les Hollandais, quand l'interdit médiéval du coupage cède devant les vins d'assemblage. L'assemblage accompagne alors la modernisation du négoce, qui n'y voit aucune fraude. Ludington et Phillips contestent donc moins les chiffres que Leary tire du journal de Locke que ce qu'on veut leur faire dire.

L'authenticité avant les appellations

Le désaccord porte sur le sens que pouvaient avoir « authenticité » et « marque » avant les appellations. Jusqu'au système des appellations d'origine contrôlée de 1936, aucun dispositif juridique ne liait un nom bordelais à une parcelle délimitée. Quelle que soit la lecture retenue, Pontac a attaché une réputation à un nom, puis un prix à cette réputation. Reste à savoir ce que les acheteurs croyaient acheter avec ce nom : la production d'un seul vignoble, ou le niveau d'une seule maison.

L'affaire touche aussi un débat français plus ancien sur le terroir. Pour Roger Dion, le terroir est un « fait social et non géologique », façonné par le commerce et la demande plutôt que par la géologie. L'école d'Henri Enjalbert et de René Pijassou lui a opposé la primauté des sols. Si Leary a raison, le cas fondateur de la marque de terroir relevait déjà en partie de la construction sociale au sens de Dion. Si Ludington et Phillips ont raison, l'anachronisme est du côté des lecteurs modernes, qui attendent d'un nom des années 1670 une garantie que seule la loi du XXᵉ siècle a créée.

Sources

  1. Leary, Journal of Wine Research 36:2 (2025), DOI 10.1080/09571264.2025.2463110
  2. « Tasting 1660s Bordeaux claret », Notes and Records of the Royal Society (2025), DOI 10.1098/rsnr.2025.0010
  3. Samuel Pepys, Journal, entrée du 10 avril 1663