Les grandes crises

Trois fléaux : oïdium, phylloxéra et mildiou (1851–1900), en données

Comment trois maladies importées ont refondé le vignoble bordelais entre 1851 et 1900: oïdium, phylloxéra et mildiou: et les remèdes inventés pour chacune.

Entre le début des années 1850 et les années 1880, trois maladies de la vigne venues d'Amérique du Nord ont atteint le vignoble bordelais : l'oïdium d'abord, puis le phylloxéra, puis le mildiou. Aucune n'était originaire d'Europe, et chacune a contraint les vignerons à inventer ou à importer une parade. Deux de ces parades, le soufre et le cuivre, figurent toujours au calendrier des traitements. L'épisode se raconte d'ordinaire par anecdotes : le puceron américain, les vignes inondées, les feuilles bleuies par le cuivre. On le chiffre rarement. Rapportées à la longue série de la production française de vin établie par Anderson et Pinilla à l'université d'Adélaïde, les trois crises n'en font plus qu'une, et elle se mesure : c'est le moment où la viticulture européenne a dû être replantée sur d'autres racines.

L'oïdium (début des années 1850)

L'oïdium est un champignon d'origine nord-américaine. Il gagna les vignobles français au début des années 1850. Feuilles et grappes se couvraient d'un feutrage gris, les baies éclataient, et une forte attaque pouvait emporter l'essentiel d'une récolte.

Ce fut aussi le premier des trois fléaux à être maîtrisé. Les vignerons constatèrent qu'un poudrage de soufre, la fleur de soufre, arrêtait le champignon, et la méthode s'imposa en quelques années. L'oïdium ne disparut pas pour autant. Il devint un risque tenu en respect plutôt qu'une catastrophe, à une condition : soufrer chaque saison, et chaque cep.

Cette condition annonçait la suite. Les trois maladies traversèrent l'Atlantique et frappèrent une vigne européenne qui n'avait développé aucune défense contre elles. Aucune ne céda devant une découverte isolée ; chacune finit en traitement inscrit au calendrier et répété sans fin. L'oïdium ne paraît le plus bénin des trois qu'avec le recul. Sur le moment, il inquiéta sérieusement, et la rapidité du remède soufré laissa croire aux vignerons que la maladie suivante céderait aussi vite.

Le phylloxéra, 1870-1900

Contre le deuxième fléau, il n'y eut pas de parade rapide. Phylloxera vastatrix, minuscule puceron piqueur originaire de l'est des États-Unis, se nourrit des racines de la vigne européenne, Vitis vinifera, et la fait mourir. Repéré dans le Midi à la fin des années 1860, il progressa en Gironde tout au long des années 1870, de cep en cep et de commune en commune. Comme l'insecte vivait sous terre, le mal était souvent très avancé quand on en comprenait la cause. La souche dépérissait puis mourait sans que rien, en surface, ne l'explique.

Dans son livre de 1989, l'historien Gilbert Garrier parle d'une guerre de trente ans, menée pour l'essentiel de 1870 à 1900. Le mot dit la durée de la lutte et sa manière : improvisée, front par front, avec les moyens du bord. On essaya à peu près tout, successivement. Les parcelles assez basses pouvaient être submergées l'hiver pour noyer l'insecte, mais peu de terrains s'y prêtaient. Le sulfure de carbone, insecticide injecté dans le sol, freinait le puceron là où l'on avait de quoi payer le produit et la main-d'œuvre. Il ne l'éradiqua nulle part. Aucune de ces deux méthodes ne guérissait la vigne.

La solution fut botanique. On greffa la vigne européenne sur des racines d'espèces américaines de Vitis, qui avaient évolué aux côtés du phylloxéra et le supportaient. La reconstitution du vignoble sur porte-greffe américain résistant s'imposa comme la réponse définitive ; c'est encore la règle dans le Bordelais comme dans le reste du monde viticole. Encore fallait-il arracher et replanter tout le vignoble, cep par cep, à grands frais et sur de longues années. D'où une « guerre » qui dura une génération.

La lutte se joua aussi dans les institutions. Des prix furent promis à qui trouverait un remède, des commissions savantes se réunirent, et deux camps s'affrontèrent pendant les années 1870 et 1880 : les sulfuristes, qui misaient sur le traitement chimique, et les américanistes, qui misaient sur le greffage. Le porte-greffe américain l'emporta. Garrier lit l'épisode comme un bouleversement social et économique autant que botanique. La reconstitution redistribua le travail, le capital et les savoirs dans le vignoble ; ceux qui purent financer la replantation s'en sortirent, les autres furent ruinés.

Graphique de la production viticole française annuelle montrant l'effondrement provoqué par le phylloxéra dans les années 1870-1880 puis la lente reprise après reconstitution du vignoble sur porte-greffe américain
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

Le mildiou (années 1880)

Le vignoble n'avait pas fini de replanter quand arriva le troisième fléau. Le mildiou (Plasmopara viticola), lui aussi d'origine nord-américaine, apparut en France dans les années 1880. Il fut introduit avec les vignes américaines que l'on importait précisément pour lutter contre le phylloxéra. À la différence de l'oïdium, il aime l'humidité, qui est le régime ordinaire du climat atlantique girondin, et il pouvait dépouiller de son feuillage une jeune vigne en pleine santé.

Le remède vint du vignoble bordelais lui-même, et l'histoire compte parmi les plus connues de la protection des plantes. Près de Bordeaux, des vignerons badigeonnaient les rangs qui longeaient les chemins d'un mélange bleu-vert de sulfate de cuivre et de chaux, pour dissuader les passants de se servir en raisin. On s'aperçut que ces rangs-là résistaient au mildiou. Codifiée dans les années 1880, la préparation prit le nom de bouillie bordelaise, d'après la région où elle avait été mise au point. Ce fut le premier fongicide d'usage courant, et on l'emploie encore dans le monde entier, sous des formes améliorées. Le phylloxéra avait appelé une réponse botanique ; le mildiou en reçut une chimique. Le traitement annuel au cuivre rejoignit le soufrage parmi les travaux ordinaires de l'année viticole.

Prix et marchés, 1870-1911

Les effets sur le marché ne suivirent pas une ligne droite. Le récit le plus clair en est le document de travail publié en 2004 par James Simpson sur les marchés intérieurs du vin en France entre 1870 et 1911. Il y décrit une séquence, et non un simple effondrement. Le phylloxéra provoqua d'abord la pénurie : la production baissa, le vin devint rare et les prix montèrent. Ces prix attirèrent du vin d'ailleurs, importé ou issu de régions nouvellement plantées, et encouragèrent la fraude, du mouillage à la fabrication pure et simple, pour répondre à la demande tant que les cours étaient hauts. Puis le vignoble reconstitué revint en production alors que les importations continuaient d'affluer, et la pénurie se retourna. Troisième temps chez Simpson : la surproduction, la chute des prix, la mévente. En une génération, une crise de disette était devenue une crise d'excédent.

Ce qui ne revint pas

En 1900, le vignoble n'était plus celui qui avait abordé les années 1850. Toute vigne de qualité poussait désormais sur porte-greffe américain, et ce changement de structure n'a jamais été défait. Parce qu'il fallait tout replanter d'un coup, et à grands frais, les vignerons se replièrent sur un petit nombre de cépages éprouvés, et la diversité ampélographique de la région se réduisit. Quant aux fraudes décrites par Simpson (vins mouillés, importés, mal étiquetés), elles créèrent une pression qui, dans les décennies suivantes, conduisit la France à définir juridiquement l'origine des vins, puis au système des appellations. Cette histoire-là commence ici, avec la guerre de trente ans de Garrier et les deux maladies cryptogamiques qui l'encadrent.

Sources

  1. Gilbert Garrier, Le Phylloxéra — une guerre de trente ans, 1870–1900 (Albin Michel, 1989, ISBN 2-226-03879-5)
  2. James Simpson, Phylloxera, Price Volatility and Institutional Innovation in France's Domestic Wine Markets, 1870–1911 (IFCS WP wh044602, 2004)
  3. Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide