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L'économie du vin de Bordeaux en graphiques (1305–2024)

Sept siècles d'économie du vin en chiffres vérifiés: records médiévaux du port, effondrement phylloxérique, chute de la consommation, virage export.

En 1308-1309, le port de Bordeaux a expédié 102 724 tonneaux de vin. En 1934, un Français buvait en moyenne 170 litres de vin par an ; en 2023, 45. Entre ces deux chiffres tient l'essentiel de ce que l'on peut mesurer de l'économie du vin bordelais, et l'on peut en mesurer davantage ici que pour presque tout autre vignoble. Deux sources statistiques d'une longueur inhabituelle s'y rejoignent. La première est un registre douanier médiéval, ouvert en 1305, qui compte parmi les séries commerciales les plus riches du Moyen Âge européen. La seconde réunit les séries nationales de production, de consommation, d'échanges et de surfaces en vigne de la France depuis le XIXe siècle, constituées par les économistes Kym Anderson et Vicente Pinilla à l'université d'Adélaïde.

Ces deux sources ne mesurent pas la même chose. Registres portuaires médiévaux mis à part, toutes les séries de cette page sont nationales : elles portent sur la France entière, pas sur la Gironde. La trajectoire bordelaise épouse la courbe nationale dans ses grandes lignes et s'en écarte dans le détail ; aucun des graphiques qui suivent ne vaut donc mesure girondine. Les séries complètes, avec la référence Anderson & Pinilla et leur documentation, se téléchargent en CSV sur la page données.

Les registres de la Grande Coutume

À partir de 1305, les comptes de la Grande Coutume de Bordeaux, taxe perçue sur les vins qui quittaient le port, sont conservés en série. Ils l'ont été parmi les archives de l'Échiquier anglais, Bordeaux relevant alors des rois d'Angleterre. En 1951, dans l'Economic History Review, l'historienne de l'économie Margery K. James en a tiré les statistiques d'exportation dont part depuis toute étude du commerce anglo-gascon du vin.

Pour la première décennie du siècle, ses chiffres sont élevés. Au cours de l'exercice 1306-1307, 93 452 tonneaux sortent de Bordeaux. En 1308-1309, le port en enregistre 102 724. Sandrine Lavaud, principale spécialiste du Bordeaux médiéval, y voit l'apogée du port, un niveau qui ne sera plus atteint avant l'époque moderne. Le tonneau médiéval contenait de 800 à 900 litres environ, soit, pour 1308-1309, quelque 800 000 hectolitres chargés sur des navires en bois.

Ces chiffres appellent deux réserves. La contenance du tonneau n'est connue qu'approximativement, et toute conversion en litres reste une estimation. Surtout, les registres enregistrent ce qui passe par le port, non ce que produit le vignoble bordelais : les totaux comprennent les vins du Haut-Pays, c'est-à-dire des bassins fluviaux situés en amont, qui ne font que transiter par Bordeaux. La Grande Coutume mesure le commerce bordelais. À cette aune, le port tourne à son maximum au début du XIVe siècle.

Qu'une telle série existe est déjà peu banal. Pour la plupart des régions d'Europe, l'histoire économique quantitative commence au XIXe siècle, au mieux au XVIIIe. Bordeaux peut chiffrer son commerce d'exportation d'il y a sept cents ans. C'est pourquoi ces registres ouvrent cet article, bien qu'ils ne se prêtent à aucun graphique.

La production, 1835–2024

La série de production d'Anderson et Pinilla commence en 1835. Quarante ans plus tard, elle enregistre le plus grand bouleversement de toute sa durée.

Courbe de la production française de vin de 1835 à 2024 : sommet de 86,5 millions d'hectolitres en 1875, effondrement à 24,1 millions en 1889 pendant la crise phylloxérique, puis long déclin jusqu'à 36,1 millions en 2024
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

La production française atteint 86,5 millions d'hectolitres en 1875, son record absolu. Le vignoble est alors à son extension maximale, et le phylloxéra a déjà commencé à le détruire par les racines. En 1889, la récolte tombe à 24,1 millions d'hectolitres : moins du tiers du sommet, et le point le plus bas de la crise.

La reconstitution sur porte-greffes américains a rétabli les volumes. Elle n'a pas rétabli le vignoble de 1875. Dans un document de travail de 2004 consacré aux marchés intérieurs du vin en France entre 1870 et 1911, James Simpson montre comment le choc a débordé du vignoble. La pénurie a fait monter les prix ; ces prix ont attiré les importations et les vins frelatés ; puis, une fois les vignes replantées entrées en production, le marché a basculé dans la surproduction.

Au XXe siècle, la courbe descend lentement, avec des ruptures brutales. Elle s'achève sur 36,1 millions d'hectolitres en 2024, une récolte que les années 1870 auraient tenue pour anormalement faible.

L'effondrement de la consommation

De toutes les séries, c'est celle dont les conséquences pèsent le plus directement sur la filière d'aujourd'hui.

Courbe de la consommation française de vin par habitant, du sommet de 170 litres par personne et par an en 1934 à 45 litres en 2023
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

En 1934, la consommation française s'élevait à 170 litres de vin par habitant et par an, soit près d'un demi-litre par jour en moyenne sur toute la population. En 2023, elle était de 45 litres. Il ne s'agit ni d'un creux ni d'un cycle. Près des trois quarts du marché intérieur ont disparu en trois générations, à mesure que le vin cessait d'être une boisson de tous les jours pour devenir une consommation occasionnelle.

Une bonne part de la structure actuelle de la filière en découle : la surcapacité chronique, la pression sur les prix d'entrée de gamme, l'effort constant porté sur la qualité et sur la clientèle étrangère. Les producteurs de vin de table ont perdu leurs clients. Ceux dont on choisit le vin, au lieu de le boire par habitude, ont conservé ce qui restait du marché.

Le virage vers l'export

La part exportée de la production montre comment la filière a réagi au recul du marché intérieur.

Courbe de la part exportée de la production française de vin : moins de 3 % en 1900, environ 5 % en 1960, 35 % en 2024
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

En 1900, la France exportait moins de 3 % de son vin et buvait le reste. En 1960, la part n'atteignait encore qu'environ 5 %. En 2024, elle est de 35 %. En un peu plus d'un demi-siècle, une filière qui vendait presque tout sur le marché national est devenue l'un des premiers exportateurs mondiaux.

Pour Bordeaux, c'est la fin du repli intérieur des XIXe et XXe siècles et le retour à un modèle plus ancien. Le port qui expédiait plus de cent mille tonneaux en 1308-1309, pour une bonne part vers l'Angleterre, a passé l'ère industrielle à vendre surtout à des acheteurs français. Le passage à l'export lui a rendu l'orientation vers les marchés étrangers sur laquelle la région s'était construite.

Un vignoble qui se réduit

La dernière série mesure les surfaces plantées.

Courbe de la surface du vignoble français, du maximum de 2 494 milliers d'hectares en 1874 à 799 milliers d'hectares en 2020
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

Le vignoble français atteint son maximum en 1874, avec 2 494 milliers d'hectares, juste avant l'effondrement phylloxérique. En 2020, il n'en couvre plus que 799 milliers : moins du tiers. Plusieurs causes se sont succédé. Une partie des vignes tuées par le phylloxéra n'a jamais été replantée. La baisse de la consommation a rendu non rentables de vastes surfaces de vin courant. Les campagnes d'arrachage subventionné, les unes après les autres, ont fait le reste.

Bordeaux vit la plus récente. Faute de débouchés pour ses vins génériques et face à une demande en baisse, la Gironde a organisé ces dernières années des campagnes d'arrachage qui indemnisent les viticulteurs retirant définitivement leurs vignes. Pour ceux qui arrachent, l'ajustement est rude. Rapporté aux longues séries, il prolonge une contraction engagée depuis cent cinquante ans ; ce n'est pas une rupture soudaine.

La demande et la taille du vignoble

Dans son Histoire de la vigne et du vin en France, Roger Dion soutenait que la réputation des grands vignobles français est un fait social et commercial avant d'être un fait géologique : ce sont les marchés qui ont fait ces régions. Sur sept siècles, les chiffres bordelais vont dans son sens. Le commerce d'exportation qu'enregistre la Grande Coutume, l'essor du XIXe siècle et le krach phylloxérique, le long déclin du marché de masse intérieur puis le virage vers l'export suivent tous l'évolution de la clientèle. Les acheteurs anglais, puis hollandais, puis français, aujourd'hui ceux du monde entier, ont tour à tour décidé de ce que produit le vignoble bordelais et de la surface que la région peut se permettre de garder en vigne.

Sources

  1. Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide
  2. Sandrine Lavaud, Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge (et travaux sur le Bordeaux médiéval)
  3. Margery K. James, The Fluctuations of the Anglo-Gascon Wine Trade during the Fourteenth Century, Economic History Review, 1951 (DOI 10.1111/j.1468-0289.1951.tb00607.x)
  4. James Simpson, Phylloxera, Price Volatility and Institutional Innovation in France's Domestic Wine Markets, 1870–1911 (IFCS WP wh044602, 2004)
  5. Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au XIXe siècle (CNRS Éditions)