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L'autre Bordeaux : Libourne, Fronsac et la longue histoire de la rive droite

De la forteresse de Charlemagne à Fronsac jusqu'à Pétrus: comment Libourne, Saint-Émilion et Pomerol ont bâti un Bordeaux à part, rive droite.

Jusque tard dans le XIXe siècle, les vins les plus chers du Libournais venaient de Fronsac, et non de Pomerol ou de Saint-Émilion. Le géographe Henri Enjalbert l'a établi dans sa monographie de 1983. La rive droite de la Dordogne avait son port, Libourne, à une cinquantaine de kilomètres en amont de Bordeaux, son saint, ses institutions, ses marchands et sa propre hiérarchie de crus. D'Yves Renouard et de l'école bordelaise de Charles Higounet jusqu'à Enjalbert, les historiens de la région ont traité le Libournais comme une unité commerciale et humaine distincte, et non comme une banlieue de Bordeaux. La rive gauche, sur la Garonne, avait la ville, le grand négoce, les domaines du Médoc et, plus tard, le classement de 1855.

Une forteresse et un ermitage

La rive droite entre dans les textes par un fait militaire. Selon les Annales royales franques, Charlemagne, en 769, lors de sa première campagne comme roi, marcha contre Hunald d'Aquitaine jusqu'à la Dordogne et y fit élever une forteresse nommée Fronsac (Fronciacum). Le tertre de Fronsac, butte abrupte au confluent de l'Isle et de la Dordogne, surplombe le trafic fluvial de toute la vallée. Des châteaux s'y succédèrent pendant mille ans, et un duché fut plus tard attaché au nom.

À quelques kilomètres à l'est, la tradition situe au VIIIe siècle le moine breton Émilion, retiré en ermite dans les grottes calcaires de la colline qui porte aujourd'hui son nom. Toujours selon la tradition, il y mourut en 767. Autour de son tombeau s'installèrent des bénédictins, puis, à partir de 1110, des chanoines augustins. Au début du XIIe siècle, on creusa dans le plateau calcaire une vaste église monolithe. Le vignoble s'est développé autour des monastères et du bourg, sur des coteaux cultivés sans interruption depuis.

Le Médoc, lui, date pour l'essentiel des XVIIe et XVIIIe siècles, quand des fortunes parlementaires et marchandes assainirent et plantèrent ses croupes de graves. Les monuments de la rive droite (une forteresse carolingienne, le tombeau d'un ermite, une église taillée dans le roc) remontent au haut Moyen Âge. L'appeler « le vieux Bordeaux » n'a rien d'une image.

1199 : la Jurade de Saint-Émilion

Le 8 juillet 1199, Jean sans Terre, roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine, scelle la charte de Falaise. Elle confirme les libertés des bourgeois de Saint-Émilion et institue la Jurade, corps de jurats assermentés aux pouvoirs politiques, judiciaires et économiques. Le vin en relève. La Jurade proclame le ban des vendanges, contrôle les barriques, sanctionne les vins défectueux et la fraude. C'est une réglementation municipale du vin, six siècles avant le droit des appellations. Le médiéviste Frédéric Boutoulle a montré, dans une étude de 2011, que les premières décennies de la Jurade (1199-1253) marquent l'apogée de Saint-Émilion comme « bonne ville » : murée dans les années 1220, fidèle à son roi, elle occupe le deuxième rang des villes du Bordelais, derrière Bordeaux.

La Révolution supprima la Jurade avec l'ensemble des privilèges de corps. Des viticulteurs la firent renaître en 1948 en confrérie cérémonielle, qui défile encore en robe rouge. En 1999, l'UNESCO a inscrit la Juridiction de Saint-Émilion sur la Liste du patrimoine mondial au titre des paysages culturels. Elle comprend la ville et les huit communes de l'ancienne juridiction, soit 7 847 hectares. C'était le premier paysage viticole inscrit au monde.

1270 : Libourne, bastide anglaise

La principale ville de la rive droite est une création planifiée. Dans les années 1260, la couronne d'Angleterre, qui fondait alors des villes neuves dans toute la Gascogne, décida d'implanter une bastide au confluent de l'Isle et de la Dordogne, à l'emplacement de l'ancien port gallo-romain de Condate. La fondation fut menée à terme en 1270, sous Henri III, par son lieutenant Roger de Leyburn. La ville prit son nom, devenu Libourne au fil des siècles. Selon Boutoulle, l'essor de la bastide freina aussitôt celui de Saint-Émilion, sa voisine plus ancienne.

Libourne se trouve à la limite pratique de la navigation maritime sur la Dordogne : un port de mer à près de cent kilomètres de l'océan, d'où les navires partaient directement pour l'Angleterre. Pendant les siècles anglais et longtemps après, les vins de Fronsac, de Saint-Émilion et de leur arrière-pays partaient de leurs propres quais. Ils ne passaient ni sous les murs de Bordeaux, ni entre les mains de ses intermédiaires.

La rive droite et le privilège

Cette indépendance comptait en raison des règles exposées dans l'article sur le privilège des vins. De 1241 à la Révolution, Bordeaux réservait les grands départs d'automne aux vins de sa sénéchaussée et faisait attendre ceux du Haut-Pays jusqu'à Noël. Le Libournais se situait entre les deux : hors des vins de ville privilégiés de Bordeaux, mais pas logé à l'enseigne du Haut-Pays, car Libourne avait son port et, avec le temps, ses propres privilèges.

Selon les panneaux patrimoniaux de la ville, les vins du territoire de Libourne se vendaient en premier. Ceux de Bergerac et de Sainte-Foy, plus en amont sur la Dordogne, devaient attendre l'hiver pour arriver sur le marché. La règle provoquait des litiges incessants, tranchés par le sénéchal de Guyenne et le Parlement de Bordeaux.

Le privilège n'opposait donc pas seulement Bordeaux à tous les autres : il organisait le commerce le long d'un fleuve, et Libourne en appliquait le principe sur la Dordogne aux dépens de l'amont. La rive droite subissait le système et s'en servait.

Quand Fronsac passait avant Pomerol

En 1663, le duché de Fronsac échoit à la famille de Richelieu. Au XVIIIe siècle, son titulaire le plus connu, le maréchal de Richelieu, courtisan de Louis XV, qui avait d'abord porté le titre de duc de Fronsac, fait bâtir une folie sur le tertre. Ses fêtes y mettent le nom à la mode à la cour, et les vins en profitent. Les historiens de l'appellation rapportent que Fronsac jouissait alors de la meilleure réputation du Libournais, et Enjalbert établit que ses vins se vendaient plus cher que ceux de Saint-Émilion ou de Pomerol jusque tard dans le XIXe siècle.

Pomerol, aujourd'hui le nom le plus coté de la rive droite, n'a longtemps été qu'un hameau obscur de petits propriétaires voisin de Fronsac. L'ordre s'est depuis inversé. La carte interactive montre, époque par époque, combien les hiérarchies bordelaises ont bougé.

Pourquoi la rive droite n'a pas de 1855

La rive droite est absente du classement de 1855 pour des raisons commerciales, non qualitatives. La liste fut établie pour l'Exposition universelle de Paris par les courtiers de la place de Bordeaux, à partir de leurs propres mercuriales. Elle classait les vins qui passaient par cette place : les domaines du Médoc, plus Haut-Brion, plus les Sauternes. Le Libournais commerçait par Libourne, où d'autres courtiers fixaient les prix. Ses vins n'ont pas été écartés : ils n'étaient pas dans les registres.

Les deux rives formaient aussi deux sociétés. Les crus classés de la rive gauche étaient de grands domaines bâtis par le capital parlementaire et bancaire. La rive droite est restée un pays de propriétés paysannes et familiales de quelques hectares, plus proche de la Bourgogne que du Médoc par sa structure. Pomerol pousse le trait le plus loin : à peine 800 hectares partagés entre quelque 140 propriétés, d'environ six hectares en moyenne, certaines de moins d'un hectare.

Pomerol n'a jamais eu de classement : trop peu de grands propriétaires pour en vouloir un, et le marché s'est chargé de la hiérarchie. Saint-Émilion a fait l'inverse. En 1955, son syndicat viticole, sous le contrôle de l'INAO, publie le premier classement officiel de l'appellation : 75 crus, dont onze premiers grands crus classés. À la différence de la liste de 1855, quasi figée, il est révisable environ tous les dix ans. Il l'a été plusieurs fois, en dernier lieu en 2022, avec à chaque fois promotions, rétrogradations et procès.

Les Corréziens de Libourne

Au XXe siècle, la rive droite doit beaucoup à des familles de négociants venues des plateaux pauvres de la Corrèze, dont l'Écomusée du Libournais retrace le parcours. Antoine Moueix arrive de Liginiac à bicyclette en 1902. Jean-Baptiste Audy fonde sa maison en 1906. Les Janoueix et d'autres suivent, et rachètent comptant des propriétés en difficulté pendant les mauvaises années.

Le personnage central arrive une génération plus tard. Jean-Pierre Moueix, né en Corrèze en 1913, fonde sa maison de négoce sur les quais de Libourne en 1937 et la consacre aux appellations de la rive droite, alors sous-évaluées. En 1945, il obtient de Madame Loubat, propriétaire de Pétrus, l'exclusivité de sa commercialisation ; en 1964, il rachète la moitié du domaine. Sous la gestion de la famille, cette petite propriété de Pomerol, dépourvue de château monumental, devient l'un des vins les plus chers du monde. Ses prix entraînent le reste de l'appellation, puis toute la rive droite. Aucune liste officielle n'en a pris acte : le rang de Pomerol ne repose que sur les prix.

Fronsadais, Bourg et Blaye

L'essentiel de la rive droite se trouve hors des appellations célèbres. En aval, Bourg et Blaye font face à l'estuaire de la Gironde. Blaye fut d'abord un castrum romain qui gardait l'accès à Bordeaux. Les deux villes expédiaient du vin dès le Moyen Âge, bien avant que le Médoc, sur l'autre rive, ne se couvre de grands domaines. De 1685 à 1689, Vauban ferma l'estuaire par trois ouvrages : la citadelle de Blaye, le fort Pâté et le fort Médoc. L'UNESCO les a inscrits en 2008 parmi les Fortifications de Vauban.

Derrière le tertre de Fronsac s'étend le Fronsadais proprement dit, un plateau de villages, dont Saillans, Galgon, Vérac et Saint-Germain-de-la-Rivière, qui a rempli pendant des siècles les barriques de Libourne. C'est encore un pays de petites propriétés familiales. Le Château de Brague, fondé en 1937 à Vérac, en fait partie.

Sources

  1. Frédéric Boutoulle, « L'apogée d'une "bonne ville". Saint-Émilion pendant les premiers temps de la jurade (1199–1253) », Aquitania supplément, 2011 (accès ouvert, HAL)
  2. Annales royales franques, année 769 (traduction et commentaire, The Eighth Century and All That)
  3. Les Vins de Saint-Émilion, histoire officielle de la Jurade
  4. UNESCO, Liste du patrimoine mondial, Juridiction de Saint-Émilion (inscrite en 1999)
  5. Ville de Libourne, « Le commerce du vin » (panneaux patrimoniaux Confluence)
  6. Office de tourisme du Libournais, la bastide de Libourne
  7. Office de tourisme du Fronsadais, histoire du vignoble de Fronsac
  8. Henri Enjalbert, Les grands vins de Saint-Émilion, Pomerol et Fronsac (Bardi, 1983 ; monographie de référence sur le Libournais)
  9. Établissements Jean-Pierre Moueix, histoire de la maison
  10. Decanter, « Jean-Pierre Moueix dies » (nécrologie, 2003)
  11. Écomusée du Libournais, dossier sur les familles de négociants corréziens
  12. Les Vins de Saint-Émilion, le classement des vins de Saint-Émilion
  13. Guide Hachette des Vins, fiche de l'appellation Pomerol
  14. UNESCO, Liste du patrimoine mondial, Fortifications de Vauban (inscrites en 2008, dont la citadelle de Blaye)