Aragonais d'origine — le nom garde mémoire de la ville de Cariñena —, le carignan fut un temps le cépage le plus planté de France. Sur les plaines irrigables du Languedoc, ses rendements énormes déversèrent dans le lac de vin européen des flots d'ordinaire maigre et sombre, et il fut des décennies durant la première cible de toutes les primes d'arrachage imaginées à Bruxelles ou à Paris. Peu de cépages ont été si complètement accusés d'une crise qu'ils n'avaient pas conçue.
La rédemption vint des vignes que les bulldozers avaient manquées. De vieux gobelets secs et peu productifs — sur la llicorella friable du Priorat, dans les collines des Corbières — montrèrent qu'un carignan de quatre-vingts ans donne tout autre chose : du fer, de la garrigue, de la framboise noire et une poigne saline. Fable morale et résurrection en un seul cépage.