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Une région, quatre classements : anatomie comparée des hiérarchies de Bordeaux
1855, Graves, Saint-Émilion, crus bourgeois: ce que classe chaque système, comment il se révise, et pourquoi les classements révisables finissent au tribunal.
Bordeaux compte quatre classements, et une appellation, Pomerol, qui n'a jamais hiérarchisé ses domaines. Les deux listes qui ne bougent pas, celle de 1855 pour le Médoc et Sauternes et celle des Graves (1953-1959), n'ont jamais été censurées par un juge. Les deux qui se révisent, Saint-Émilion et les crus bourgeois du Médoc, ont chacune vu une édition entière annulée.
Tous ont été conçus pour désigner les meilleurs domaines. Ils ne classent pas la même chose (un prix de marché, une terre, un domaine, un vin en bouteille), ne confient pas le jugement aux mêmes personnes et ne tranchent pas de la même façon la question de la révision. C'est ce dernier choix qui recoupe exactement leur passif judiciaire.
1855 : une seule modification en 170 ans
Le classement de 1855 a son propre article ; un rappel suffit ici. Commandé pour l'Exposition universelle de 1855 à la demande de l'administration de Napoléon III, il a été établi par les courtiers de Bordeaux d'après les prix constatés sur la longue durée. Les rouges du Médoc, auxquels s'ajoute Haut-Brion dans les Graves, y sont répartis en cinq niveaux de crus classés. Les liquoreux de Sauternes et de Barsac forment une hiérarchie à part, avec Yquem au sommet.
Les courtiers ont classé des prix, relevés sur des décennies, et non des sols ou des chais. Et la liste n'a presque pas bougé : une seule modification de fond, la promotion de Château Mouton Rothschild de second à premier cru en 1973, après quarante ans de démarches. Aucun tribunal n'a jamais censuré le classement de 1855. Sans procédure de révision, il n'y a rien à attaquer.
Graves, 1953-1959 : classés, sans rang
Haut-Brion mis à part, l'exercice de 1855 avait ignoré les Graves, pourtant berceau historique du vignoble bordelais. Leur classement arrive un siècle plus tard et prend le contre-pied du premier sur presque tout. Un jury désigné par l'INAO (Institut national des appellations d'origine) l'établit en 1953 ; le ministre de l'Agriculture l'approuve en août de la même année, et un arrêté de février 1959 le complète. Seize domaines y figurent, classés pour leur rouge, leur blanc ou les deux, sans aucune hiérarchie interne. On est cru classé de Graves ou on ne l'est pas : ni premiers, ni seconds. Haut-Brion y apparaît aussi, seule propriété inscrite dans deux classements à la fois.
La liste n'a pas été révisée depuis 1959. En 1987, le nord des Graves devient une appellation distincte, Pessac-Léognan, et les seize crus classés se retrouvent tous dans son périmètre. L'appellation qui porte encore le nom de Graves se voit ainsi dotée d'un classement dont tous les membres étiquettent aujourd'hui en Pessac-Léognan. Pas plus que celle de 1855, la liste des Graves n'est jamais passée devant un juge, et pour la même raison : elle ne change pas.
Saint-Émilion : une révision tous les dix ans
Sur la rive droite de la Dordogne, Saint-Émilion crée son classement en 1955, un siècle après celui du Médoc, et y inscrit ce qui manquait aux autres : une révision programmée, environ tous les dix ans. Suivent les éditions de 1969, 1986, 1996, 2006, 2012 et 2022. C'est aussi le seul des quatre inscrit dans le droit même des appellations. Il est conduit sous l'autorité de l'INAO, et ses deux mentions, grand cru classé et premier grand cru classé (cette dernière scindée en « A » et « B »), s'attachent à des domaines nommés et à leurs parcelles. Sur le papier, c'est le plus rationnel des quatre systèmes. Dans les faits, c'est la révision qui nourrit les procès.
L'édition 2006 en donne le premier exemple. Des châteaux rétrogradés saisissent la justice. Le tribunal administratif de Bordeaux suspend le classement en mars 2007 ; le Conseil d'État le rétablit en novembre ; le 1er juillet 2008, le tribunal l'annule purement et simplement, au motif que la procédure de dégustation n'a pas été impartiale. Le gouvernement proroge alors par décret d'urgence le classement de 1996 pour les millésimes 2006 à 2009. En mai 2009, le Parlement vote une loi qui permet aux châteaux promus en 2006 de garder leur nouveau rang. La hiérarchie officielle repose désormais sur un jugement, un décret et une loi.
L'édition 2012 est conçue pour résister aux recours : des commissaires indépendants, extérieurs à la région, travaillent sous le contrôle de l'INAO. Elle classe 82 domaines, soit 64 grands crus classés et 18 premiers grands crus classés, et hisse Château Angélus et Château Pavie au rang « A », aux côtés d'Ausone et de Cheval Blanc. Trois propriétés rétrogradées ou écartées (Croque-Michotte, Corbin-Michotte, La Tour du Pin Figeac) attaquent malgré tout. En décembre 2015, le tribunal administratif de Bordeaux valide le classement.
Le volet pénal, lui, court plusieurs années de plus. En octobre 2021, le tribunal correctionnel de Bordeaux condamne Hubert de Boüard, copropriétaire d'Angélus, pour prise illégale d'intérêts dans la procédure de 2012. Il siégeait alors au comité national de l'INAO tout en conseillant des domaines candidats. L'amende s'élève à 60 000 euros, dont 20 000 avec sursis. Son coprévenu, Philippe Castéja, est relaxé, et le tribunal ne retient aucun lien prouvé avec les rétrogradations elles-mêmes.
Entre-temps, les domaines du sommet ont commencé à partir. En juillet 2021, Cheval Blanc et Ausone, classés « A » depuis l'origine, se retirent du classement à venir. Selon eux, ses critères, qui pèsent la notoriété, la distribution et l'œnotourisme à côté du terroir et de la dégustation, se sont trop éloignés du domaine, de la vigne et du vin. Angélus suit en janvier 2022. L'édition 2022 se fait sans eux : 85 domaines classés, dont 71 grands crus classés et 14 premiers ; Pavie et Figeac, tout juste promu, restent seuls au rang « A ». En dix ans, le seul classement bordelais pensé pour évoluer a produit une annulation, une loi, une condamnation pénale et le départ de trois de ses quatre domaines classés « A ».
Crus bourgeois : quatre formules en quatre-vingt-dix ans
Sous les crus classés, le vaste étage intermédiaire du Médoc a sa propre hiérarchie, et c'est elle qui a connu l'histoire institutionnelle la plus agitée. La première liste des crus bourgeois est dressée en 1932 par les courtiers bordelais, sous l'égide de la Chambre de commerce et de la Chambre d'agriculture. Elle retient 444 domaines mais n'est jamais officiellement homologuée.
Le classement officiel ne voit le jour qu'en 2003 : 247 propriétés en trois paliers (9 Exceptionnels, 87 Supérieurs, 151 Crus Bourgeois). Les exclus attaquent. En février 2007, la justice administrative bordelaise annule l'ensemble, « entaché d'illégalité » : plusieurs jurés avaient noté une catégorie dans laquelle ils possédaient des propriétés. Pendant un temps, la mention « cru bourgeois » est même interdite d'étiquette.
La relance de 2010 part du principe inverse. Le niveau est unique, et il est attribué chaque année à un vin plutôt qu'à un château : c'est un label de qualité millésime par millésime, contrôlé par un organisme indépendant, appliqué pour la première fois au millésime 2008 (243 vins). Le classement par domaine, à trois paliers, ne revient qu'en 2020, pour cinq ans : 249 châteaux (179 Crus Bourgeois, 56 Supérieurs, 14 Exceptionnels). Au premier renouvellement, en février 2025, le total tombe à 170 domaines ; le palier supérieur reste à 14. Depuis 1932, le nom a donc désigné une liste de courtiers, un classement annulé, un label annuel et un classement quinquennal.
Pomerol : aucun classement
Pomerol n'a jamais rien classé. La petite appellation de la rive droite, dont l'essor s'inscrit dans l'histoire plus large du Libournais, n'a ni paliers, ni décret, ni jury. Petrus, Le Pin, Lafleur et leurs voisins se vendent pourtant à des prix égaux ou supérieurs à ceux des premiers crus du Médoc, sur leur seule réputation. La notoriété internationale de Pomerol date pour l'essentiel de la seconde moitié du XXe siècle, après les grandes époques de classement, et ses producteurs n'ont jamais cherché à rattraper ce retard. Dans cette comparaison, Pomerol tient lieu de groupe témoin : sur un marché aussi installé, les prix suffisent à porter toute la hiérarchie.
Vue d'ensemble
| Création | Objet classé | Paliers | Révision | Passif judiciaire | |
|---|---|---|---|---|---|
| 1855 (Médoc & Sauternes) | 1855 | les domaines, via les prix de long terme | 5 (rouges) ; Sauternes couronné par Yquem | une promotion en 170 ans (Mouton, 1973) | aucun |
| Graves | 1953 / 1959 | les domaines (rouge, blanc ou les deux) | 1 (aucune hiérarchie interne) | jamais depuis 1959 | aucun |
| Saint-Émilion | 1955 | domaines + parcelles nommées, dans le droit de l'AOC | 2 (premiers A/B ; grands crus classés) | ~tous les 10 ans ; 7 éditions | 2006 annulé (2008) ; 2012 validé (2015) mais condamnation pénale (2021) ; retraits 2021-22 |
| Crus bourgeois | 1932 | 2010 : des vins ; depuis 2020 : des domaines | 3 (depuis 2020 ; 1 seul de 2010 à 2019) | tous les 5 ans depuis 2020 | édition 2003 annulée (2007) |
| Pomerol | jamais | rien | aucun | aucune | sans objet |
Révision et contentieux
Les classements figés n'ont jamais été censurés, mais la liste de 1855 et celle des Graves décrivent le Bordeaux des années 1850 et 1950. Ceux qui changent restent à jour, et chaque révision fait des perdants qui ont intérêt à plaider, parce qu'ici une ligne sur une liste déplace la valeur des terres. Saint-Émilion a même ajouté à son annulation une condamnation pénale et le départ de ses noms les plus connus. Le contentieux est le coût structurel d'un classement révisable à Bordeaux, plutôt que la faute d'une édition mal conduite.
Sous la procédure affleure une question plus ancienne, celle de ce qu'un classement mesure au juste. Les courtiers de 1855 répondaient : le marché. Les décrets de Saint-Émilion répondent : la terre et le domaine ensemble. Pomerol ne répond pas. C'est le débat sur le terroir transposé dans les institutions, et il a son propre article.
Sources
- Conseil des Grands Crus Classés en 1855 (site officiel)
- Classification of Graves wine (synthèse des décrets de 1953 et 1959)
- Classements des vins de Saint-Émilion (chronologie des éditions et des contentieux)
- INAO, « Saint-Émilion grand cru : un classement pour la décennie »
- Conseil des Vins de Saint-Émilion, le classement 2022
- Decanter, « Cheval Blanc and Ausone to leave St-Emilion classification » (juillet 2021)
- The Drinks Business, « Angélus to withdraw from the classification » (janvier 2022)
- France 3 Côté Châteaux, « Affaire de prise illégale d'intérêts à Saint-Émilion : une condamnation et une relaxe » (octobre 2021)
- Wine Spectator, « St.-Émilion Classification Survives Legal Challenge — For Now » (jugement de 2015)
- Cru Bourgeois (histoire de la liste de 1932, annulation de 2003, relance de 2010, paliers de 2020)
- Decanter, « Eight new estates upgraded to top of Cru Bourgeois classification as 2025 results revealed »
- Alliance des Crus Bourgeois du Médoc, dossier de presse du classement 2025
- Wine-Searcher, fiche de l'appellation Pomerol