Bordeaux aujourd'hui

Notes, primeurs, fortunes : comment Bordeaux est devenu un actif financier (1982–2010)

Du pari de Parker sur 1982 à la bulle Lafite: comment les primeurs, la note sur 100 et la demande asiatique ont fait du vin de Bordeaux un actif financier.

Au printemps 1983, Robert Parker, avocat dans le Maryland, goûte sur barrique le millésime 1982 à Bordeaux et annonce à ses abonnés qu'il est superbe. Des critiques bien plus installés que lui restent prudents. Trente ans plus tard, une bouteille de grand bordeaux porte une note sur 100, se cote sur une place d'échange londonienne et s'achète de Baltimore à Hong Kong. Aucun bourgeois médiéval, aucun négociant des Chartrons n'aurait reconnu ce commerce. Pendant huit siècles, la région avait vendu du vin, avec talent et sans états d'âme, à qui tenait les routes maritimes. Après 1982, elle vend aussi une note, une position sur un marché, un actif financier.

Vendre le vin avant qu'il existe

Acheter le vin avant qu'il soit fini n'a rien de neuf à Bordeaux. Depuis des siècles, les marchands paient avant la mise en bouteille et obtiennent en échange un accès au vin et un meilleur prix. Ces avances sur récolte ont aidé les négociants des Chartrons à bâtir leurs maisons.

Le système moderne des primeurs, où chaque printemps le nouveau millésime se vend encore en barrique, naît après la Seconde Guerre mondiale. Bordeaux en sort meurtri et à court de capitaux, et bien des propriétés ont besoin d'argent longtemps avant de pouvoir livrer. Les châteaux encaissent jusqu'à deux ans plus tôt ; les négociants s'assurent des volumes à prix réduit et gardent la main sur la distribution. Dans les années 1950 et 1960, à mesure que la mise en bouteille au château se généralise, l'usage devient un système, avec son calendrier.

L'affaire reste longtemps entre professionnels. Les particuliers n'entrent vraiment dans le jeu que dans les années 1970 et 1980, en payant « en primeur » un vin qu'ils ne recevront pas avant deux ans. Pour Cult Wines, qui a retracé l'histoire du système, les primeurs deviennent alors un événement de marché, et plus seulement un moyen de financer la récolte.

1978 : une lettre de Baltimore

En 1978, Robert M. Parker Jr., qui exerce alors comme avocat à Baltimore, lance une lettre d'information vendue par correspondance, The Baltimore-Washington Wine Advocate. Six cents abonnés fondateurs paient le deuxième numéro. Parker note les vins de 50 à 100 points, sur le modèle des notes scolaires américaines. La presse établie écrit une prose prudente, tout en allusions ; lui donne un chiffre. Il se présente en défenseur du consommateur : pas de publicité, des vins achetés de sa poche, et une note sur laquelle le lecteur peut agir.

1982 : le millésime qui l'impose

Chaud et très mûr, le millésime 1982 divise la critique. Parker, qui le goûte sur barrique, le déclare superbe et insiste. Une bonne partie de la presse spécialisée hésite ; certains disent l'inverse. Robert Finigan, critique de San Francisco alors très écouté aux États-Unis, juge les vins trop mûrs et trop pauvres en acidité pour bien vieillir.

L'avenir donne raison à Parker. Le 1982 compte parmi les grands millésimes de l'après-guerre, et la décennie ne produit rien de comparable avant 1989 et 1990. Les abonnements s'envolent. En mars 1984, Parker quitte le barreau pour se consacrer entièrement au vin.

Primeurs et critique grand public se rejoignent alors. Les acheteurs américains, lecteurs de Parker, achètent massivement les 1982 en primeur, et ceux qui l'ont fait gagnent gros quand les prix montent. Dès lors, les dégustations de printemps suivent un ordre fixe : les vins sont faits, la critique les note, les prix suivent les notes.

Ce que vaut une note

Un négociant bordelais chiffrait à six ou sept millions d'euros l'écart, pour un seul vin, entre une note Parker de 85 et une note de 95 ; une note de 100 pouvait multiplier un prix par quatre. Des estimations économétriques ont ensuite attribué aux seules notes de Parker environ un tiers de la variance des prix de sortie des crus classés du Médoc et des grands crus de Saint-Émilion. La hiérarchie du Médoc était figée depuis le classement de 1855, et une réputation se construisait sur des décennies dans les registres des courtiers. Un seul dégustateur pouvait désormais en faire autant en un après-midi.

Ses adversaires ont nommé le phénomène : la parkérisation. Les vins plus mûrs, plus sombres, plus extraits et plus boisés obtenant les meilleures notes, les producteurs du monde entier se seraient alignés sur ce style. Mondovino, de Jonathan Nossiter, sélectionné en compétition à Cannes en 2004, est l'un des quatre seuls documentaires jamais retenus pour la Palme d'or. Il fait de Parker et de Michel Rolland, l'œnologue-conseil que les propriétés semblaient toutes engager, les artisans d'un goût mondial uniforme. Parker récuse l'accusation : selon lui, le niveau de la vinification a monté partout, sans se resserrer. C'est la vieille querelle bordelaise du lieu contre le marché, qui traverse aussi le débat sur le terroir.

Les garagistes

La note, ajoutée à la rareté, a produit les garagistes. Leur précurseur est Le Pin, à Pomerol. En mars 1979, Jacques Thienpont achète à la famille Laubie cette parcelle d'un hectare pour un million de francs ; le chai tient de la remise. Le premier millésime sous le nom du Pin est le 1979. Le vignoble s'est un peu agrandi depuis, jusqu'à 2,7 hectares, et la production n'a jamais dépassé quelques centaines de caisses : Le Pin est plus rare que Pétrus. Ses prix ont fini par rejoindre ceux de Pétrus, et parfois les dépasser. Parker lui a donné 100 points pour le 1982, puis pour le 2009 et le 2010.

En 1991, Jean-Luc Thunevin, ancien employé de banque installé à Saint-Émilion, produit le premier millésime de Valandraud dans l'atelier attenant à sa maison : une centaine de caisses, des rendements minuscules, un travail à la main et un élevage en bois neuf. Le critique Michel Bettane qualifie par moquerie ces vins de vins de garage ; les intéressés reprennent le mot à leur compte. « En parlant de moi, ils m'ont fait exister », dira Thunevin.

À partir de 1994, les imitateurs se multiplient sur la rive droite. Pendant une dizaine d'années, des micro-cuvées sans château, sans parc et sans passé se vendent plus cher que bien des crus classés. À la fin des années 2000, même des garagistes en vue réduisent le bois neuf et vendangent plus tôt. Mais la preuve était faite : une réputation bordelaise pouvait naître dans un petit chai, en dix ans, sur les notes d'un seul critique.

Hong Kong, Lafite et le chiffre huit

En 2007, Hong Kong divise par deux ses droits d'importation sur le vin, fixés jusque-là à 80 %. Début 2008, elle les supprime. En quelques mois, la ville devient la place asiatique des enchères et du négoce de vins fins. Les acheteurs de Chine continentale passent par elle, et leur demande se porte massivement sur un nom : Lafite. En octobre 2010, Château Lafite Rothschild annonce que les bouteilles du millésime 2008 porteront, gravé dans le verre, le caractère chinois du chiffre huit, associé à la prospérité. Le prix de marché du vin gagne environ 20 % presque aussitôt.

En 2000, deux courtiers en Bourse londoniens, James Miles et Justin Gibbs, avaient fondé Liv-ex (London International Vintners Exchange) avec dix maisons membres. C'est une bourse du vin fin, avec ses indices, ses fourchettes achat-vente et ses notes de marché. Le bordeaux avait désormais un cours.

2009-2011 : la flambée

Un grand millésime, l'argent asiatique et la demande des investisseurs produisent la plus forte flambée de l'histoire bordelaise. Les grands 2009 sortent en 2010 environ 71 % au-dessus des 2008 ; Lafite 2009 est proposé à 550 € la bouteille, sortie négoce. Pour les 2010, les premiers crus sortent en moyenne à 736 € la bouteille départ Bordeaux. Les 2005 étaient sortis à 404 €, les 2000, dix ans plus tôt, à 141 €.

L'indice Liv-ex 100 atteint son sommet en juin 2011. Puis le marché se retourne. Fin 2012, il a perdu environ 29 % par rapport à ce pic, la demande chinoise pour Lafite est retombée aussi vite qu'elle était montée, et ceux qui ont acheté pendant les deux campagnes les plus chères de l'histoire sont en perte. Le directeur général des Domaines Barons de Rothschild, propriétaire de Lafite, admet que la campagne des 2010 a été « perçue comme de l'arrogance, dans le calendrier comme dans les prix, pour beaucoup de châteaux ».

Latour quitte les primeurs

La réponse la plus nette vient d'un premier cru. Dans une lettre à la place de Bordeaux datée d'avril 2012, Frédéric Engerer, président de Château Latour, annonce qu'à partir du millésime 2012 Latour ne vendra plus en primeur. Le château vendra ses vins quand il les jugera prêts à boire. Aucune rupture avec les usages commerciaux bordelais n'avait eu cette portée de mémoire d'homme. L'argument d'Engerer touche au principe même du système : un vin qui demande quinze ou vingt ans de bouteille ne devrait pas être vendu sur la foi d'échantillons de barrique de dix-huit mois.

Les chiffres lui donnent raison. Une analyse publiée par Liv-ex en mai 2014 montre qu'en moyenne, les acheteurs en primeur ont perdu de l'argent sur tous les millésimes depuis 2008, 2012 excepté, et que ceux des 2010 accusent une baisse de 17 %. Tout au long des années 2010, bien des vins s'achètent moins cher en bouteille, quelques années après leur sortie, qu'en primeur. Les négociants réduisent leurs engagements, les collectionneurs échaudés achètent moins, et la presse spécialisée se demande chaque printemps si les primeurs ont encore un avenir. La défiance visait le mécanisme même qui avait mondialisé le bordeaux. Le système y a survécu, comme d'ordinaire à Bordeaux.

Sources

  1. Cult Wines, « What Is En Primeur? A Brief History of Bordeaux's Wine Futures System »
  2. Wikipédia (EN), « Robert Parker (wine critic) » — le Wine Advocate, le pari de 1982, l'effet Parker
  3. FINE+RARE, « Disrupt and disturb — the legacy of Bordeaux's garagistes »
  4. Club Oenologique, « How Le Pin came to be Bordeaux's most expensive wine »
  5. Wikipédia (EN), « Mondovino » (Jonathan Nossiter, 2004)
  6. South China Morning Post, « 10 years after wine tax abolished, Hong Kong is Asia's wine hub »
  7. Decanter, « Lafite 2008 price rises 20% following Chinese symbol announcement »
  8. Liv-ex, « 25 Years of Liv-ex — Building a Global Fine Wine Exchange »
  9. Liv-ex, « Bordeaux 2009: out they come… » (analyse des prix de sortie, juin 2010)
  10. Decanter, « Bordeaux wine investment: 20 years of market hits and misses »
  11. Decanter, « Bordeaux 2011: calls for price drop after 'arrogant' 2010s »
  12. Wine-Searcher, « Fine Wine Prices Predicted to Rise » (pic et chute du Liv-ex 100, nov. 2012)
  13. Decanter, « Interview: Frédéric Engerer of Château Latour on leaving en primeur »
  14. Liv-ex, « En Primeur is dead, long live En Primeur » (mai 2014)