Bordeaux aujourd'hui
Bordeaux aujourd'hui : trop de vin, moins de buveurs, un climat plus chaud
Surproduction, arrachage subventionné, climat et nouveaux cépages: la crise bordelaise des années 2020 en chiffres vérifiés et en perspective historique.
Entre août 2023 et mai 2026, environ 21 000 hectares de vignes ont été arrachés en Gironde, selon le service statistique régional du ministère de l'Agriculture (DRAAF Nouvelle-Aquitaine). C'est à peu près un cinquième du vignoble tel qu'il existait au début de la décennie. La plupart de ces ceps n'étaient pas malades. Ils ont disparu parce que leur vin ne se vendait plus au prix de revient, et une bonne partie de l'arrachage est financée sur fonds publics : l'État et l'interprofession paient les viticulteurs pour supprimer leurs vignes définitivement. Aucune contraction de l'histoire moderne de la région n'approche cette ampleur.
Trois évolutions se croisent ici. La consommation française de vin baisse depuis quatre-vingt-dix ans. Le débouché que Bordeaux s'était construit dans les années 2010, la Chine, a fondu de moitié. Et le climat pour lequel le vignoble avait été planté est en train de changer.
Le client qui a cessé de boire
La cause de fond n'est ni une mauvaise récolte ni une mauvaise décennie. C'est le recul du buveur de vin français.
En 1934, un Français buvait en moyenne 170 litres de vin par an. En 2023, il en buvait 45, d'après la série longue établie par Kym Anderson et Vicente Pinilla à l'université d'Adélaïde. Le marché intérieur a perdu près des trois quarts de son volume en trois générations : le vin de tous les repas est devenu un vin d'occasion. L'économie du vin de Bordeaux en graphiques suit cette bascule décennie par décennie.
Le recul frappe d'abord le rayon où Bordeaux pèse le plus, le rouge courant. Les jeunes Français boivent moins de vin que leurs parents, moins souvent, et choisissent moins souvent le rouge. La production girondine ne s'ajuste que lentement. Le rouge représentait environ 90 % des volumes du département il y a dix ans, et 83 % en 2025, selon la DRAAF. La Gironde reste massivement rouge, face à un marché intérieur qui en demande toujours moins.
Vendre à perte
Sur l'entrée de gamme, le compte n'y est plus depuis le début des années 2020. Le vrac bordelais se négocie au tonneau de 900 litres, et l'interprofession, le CIVB, en publie les cours. Au printemps 2024, le bordeaux rouge générique se vendait en moyenne 946 euros le tonneau. Sur la campagne 2025-2026 (d'août 2025 à juin 2026), la moyenne CIVB du rouge conventionnel est tombée à 880 euros, soit moins d'un euro le litre pour un vin qui porte le nom d'appellation le plus connu au monde. Les analyses de coûts publiées par le journal professionnel Vitisphere situent ces cours, année après année, sous le coût de production. Une part importante des viticulteurs perd donc de l'argent sur chaque millésime vendu en vrac.
L'export devait absorber l'excédent. Il s'est rétracté. En 2017, d'après les chiffres du CIVB, la Chine prenait 20 % des exportations bordelaises, environ 80 millions de bouteilles par an au plus haut, ce qui en faisait le premier client étranger de la région. En 2025, les expéditions avaient été divisées par deux, autour de 40 millions de bouteilles, sous l'effet du ralentissement économique chinois et d'un changement des habitudes de consommation. Des propriétés qui avaient planté et fixé leurs prix pour la demande chinoise se sont retrouvées, en quelques années, avec le vin et sans l'acheteur.
Payer pour arracher
Les crises viticoles françaises se soldent souvent par un repli organisé, et celle-ci ne fait pas exception. En avril 2023, l'assemblée générale du CIVB a voté un plan d'arrachage de 57 millions d'euros visant 9 500 hectares en Gironde, à 6 000 euros l'hectare. L'État en apportait 38 millions, l'interprofession 19. Sur le papier, il s'agissait d'une mesure sanitaire : les vignes abandonnées propagent la flavescence dorée, et le plan était présenté comme un moyen de la contenir.
En octobre 2024, le gouvernement a ouvert un dispositif national à 4 000 euros l'hectare, doté de 120 millions d'euros. À la clôture du guichet, en novembre, FranceAgriMer avait reçu 5 418 demandes portant sur 27 461 hectares dans toute la France. Environ un quart des demandeurs déclaraient quitter complètement la viticulture.
Le portrait statistique 2026 de la DRAAF donne les totaux girondins. À mai 2026, 12 284 hectares avaient été arrachés avec aide et environ 8 700 hectares sans aide, soit près de 21 000 hectares en moins de trois ans. Le vignoble girondin en production couvrait 91 543 hectares en 2025 : 9 200 de moins qu'un an plus tôt, et 27 000 hectares de moins qu'en 2010 (−23 %). Quelque 8 000 hectares supplémentaires devraient encore disparaître en 2026-2027. Les exploitations suivent : le département en comptait environ 3 000 en 2024, 18 % de moins qu'en 2019.
Bordeaux n'avait rien connu de tel depuis le phylloxéra. L'arrachage primé, lui, n'a rien de neuf : les séries longues en font un outil récurrent de la politique viticole française, et non une invention bordelaise.
Réchauffement et millésimes difficiles
Sous la crise du marché, une autre évolution avance plus lentement. La température moyenne à Bordeaux a gagné environ 2 °C depuis 1950, d'après les données de Météo-France citées par Undark en 2018. En France, les vendanges commencent désormais environ deux semaines plus tôt que la norme historique. Dans un article paru en 2016 dans Nature Climate Change, Benjamin Cook et Elizabeth Wolkovich ont exploité des registres de vendanges français remontant à 1600 pour distinguer l'effet de la chaleur de celui de la sécheresse. Autrefois, les vendanges précoces tombaient les années sèches. Depuis les années 1980, montrent-ils, le réchauffement suffit à lui seul à avancer la récolte.
Des raisins plus mûrs donnent des vins plus alcooleux. Il y a une génération, le bordeaux rouge titrait couramment 12 à 13,5 % ; 14 à 14,5 % est aujourd'hui banal, relevait le Washington Post en 2020. Le style s'éloigne ainsi de la fraîcheur que les acheteurs recherchent de plus en plus.
La décennie a aussi aligné les millésimes difficiles. D'après les bilans météo et récolte que Gavin Quinney publie chaque année sur JancisRobinson.com, 2021 a subi un fort gel de printemps et le mildiou, 2022 a été la saison la plus chaude et la plus sèche de mémoire récente, et 2023 a connu la plus forte pression de mildiou depuis vingt-cinq ans. En 2024, gel et mildiou sur un vignoble réduit n'ont donné que 3,3 millions d'hectolitres, selon le CIVB : 14 % de moins qu'en 2023, et la plus petite récolte bordelaise depuis 1991. En 2025, sur un vignoble encore plus petit, elle a atteint 3,2 millions.
Surproduction et petites récoltes paraissent contradictoires. Bordeaux cumule pourtant les deux, parce que la demande a baissé plus vite que l'offre.
Nouveaux cépages, vins plus blancs
L'adaptation passe par deux voies. La première touche l'encépagement. En janvier 2021, l'INAO, l'organisme qui gère les appellations, a autorisé six nouveaux cépages en AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Ils ont été retenus parmi 52 candidats étudiés pendant dix ans pour leur résistance à la sécheresse et leur maturité plus tardive. En rouge : arinarnoa, castets, marselan et touriga nacional, ce dernier venu du Douro. En blanc : alvarinho et liliorila. Le cadre est strict : 5 % au plus de la surface d'une exploitation, 10 % au plus d'un assemblage. La liste des cépages autorisés n'avait pourtant presque pas bougé en un siècle ; ses évolutions antérieures sont retracées dans Histoire des cépages de Bordeaux.
Le graphique montre pourquoi la question se pose. En 2022, le merlot occupait à lui seul 58 % des vignes de la Gironde. C'est le plus précoce des grands cépages rouges de la région, donc le premier touché si le réchauffement se poursuit.
La seconde voie est la couleur. Le rouge générique s'enfonce, tandis que le crémant de Bordeaux, l'effervescent de méthode traditionnelle de la région, a progressé de 57 % en volume sur la seule année 2022, à 91 000 hectolitres issus de 1 345 hectares ; ses volumes ont quintuplé en dix ans. Les blancs secs tiennent mieux que les rouges, et certains viticulteurs reconvertissent des parcelles de rouge vers le blanc et les bulles. Les ordres de grandeur restent modestes : le crémant ne représente encore qu'environ 1 % des volumes bordelais. Il fait vivre ceux qui le produisent ; il ne peut pas absorber l'excédent d'une région.
Les contractions précédentes
Bordeaux a déjà rétréci et s'est déjà reconstruit. Dans les années 1880, le phylloxéra et les maladies américaines ont tué la vigne jusqu'aux racines, et la production française a chuté de plus des deux tiers. La région a replanté sur porte-greffes. Au XVIIe siècle, elle avait changé ses vins pour les acheteurs hollandais. Au XXe, devant un marché intérieur qui se réduisait, elle s'est tournée vers l'export.
Aucun de ces redressements n'allait de soi, et aucun n'est venu du seul terroir. Chaque fois, la région a trouvé de nouveaux clients et modifié ce qu'elle cultivait pour eux. L'arrachage actuel s'inscrit dans cette logique : un vignoble qui se ramène à la taille du marché qui existe vraiment. La différence, cette fois, est que le climat bouge aussi, et que les hectares restants se replantent en fonction d'étés plus chauds. En l'état, cela signifie davantage de blanc, des styles plus frais, et quelques cépages qu'aucun courtier bordelais du XVIIIe siècle n'aurait reconnus.
Sources
- DRAAF Nouvelle-Aquitaine / Agreste, « La filière viticole girondine », Essentiel n°80, édition 2026
- Vitisphere, « L'interprofession des vins de Bordeaux vote un plan d'arrachage à 57 millions € pour 9 500 hectares » (avril 2023)
- Vitisphere, « 27 451 ha de vignes à arracher définitivement » — bilan du dispositif national FranceAgriMer (2024)
- Vitisphere, « 946 € le tonneau, le CIVB republie les cours du vin en vrac de Bordeaux » (2024)
- Vino Joy News, « Bordeaux Wine Production Hits Lowest Level Since 1991 » — chiffres CIVB (février 2025)
- The Drinks Business, « Chinese owners offload Bordeaux estates as demand slumps » — chiffres d'export CIVB (avril 2025)
- The Drinks Business, « INAO approves six new grapes in Bordeaux » (janvier 2021)
- Cook & Wolkovich, « Climate change decouples drought from early wine grape harvests in France », Nature Climate Change (2016)
- Undark, « For Bordeaux's Winemakers, Rising Temperatures Bring a Reckoning » — données Météo-France (2018)
- The Washington Post, « In Bordeaux, warming temperatures threaten a world-renowned wine » (2020)
- Gavin Quinney / JancisRobinson.com, rapports météo et récolte Bordeaux (2023, 2024)
- Vitisphere, « Le crémant de Bordeaux ne connaît pas la crise, mais 57 % de croissance » (2023)
- Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide