Le Moyen Âge

Le « claret » des Anglais n'était pas rouge : histoire du clairet médiéval

Le claret médiéval était un clairet pâle, macéré quelques jours et bu dans l'année. Les rouges sombres de Bordeaux naîtront des siècles plus tard.

Au Moyen Âge, le claret était un vin pâle. Celui que l'Angleterre achetait à Bordeaux par navires entiers au XIVe siècle ressemblait davantage à un rosé foncé qu'à un rouge d'aujourd'hui. Il cuvait quelques jours au plus, se vendait dans les semaines qui suivaient la vendange et devait être bu avant la suivante, car il ne tenait pas jusque-là. Dans l'anglais actuel, « claret » désigne le bordeaux rouge : un vin sombre, tannique, bâti sur le cabernet et le merlot et à son meilleur après des années de bouteille. Pendant trois siècles, le même mot a pourtant désigné un vin qu'aucun amateur d'aujourd'hui ne prendrait pour un bordeaux. Le sens a basculé au XVIIe siècle, avec les pratiques de chai venues de Hollande et un nouveau style de rouge sorti de Haut-Brion.

Vinum clarum

Le nom renvoie à la limpidité plus qu'à la couleur. Dans le latin des actes bordelais, ce vin est le vinum clarum ; en gascon, le vin clar ; chez les Anglais, ses plus gros acheteurs, le claret. La médiéviste Sandrine Lavaud suit ces termes dans son panorama des vignobles aquitains au Moyen Âge, paru en 2013.

Le nom le distingue de deux productions minoritaires tirées des mêmes vendanges. Le vrai vin blanc suppose un pressoir, équipement coûteux qui le cantonne aux domaines fortunés et à une clientèle restreinte et prestigieuse. Le rouge foncé n'est guère qu'un sous-produit de la vinification principale, gardé pour le coupage ou bu à la maison. Entre les deux, le vin clair et pâle est, selon Lavaud, le seul produit en quantité, exporté et vendu sur les marchés du Nord. Dans la bouche d'un Londonien du XIVe siècle, « claret » ne désigne donc ni une région ni une nuance. Le mot nomme le produit courant du plus grand port de vin du monde.

Pâle à dessein

Cette pâleur ne trahit pas une technique fruste en attente de progrès. Elle est voulue.

Lavaud reconstitue le procédé d'après les sources bordelaises. Raisins rouges et blancs sont foulés ensemble, sans éraflage (les documents ne disent pas de quels cépages il s'agit), et le moût fermente sur le marc et les rafles, exactement comme un rouge d'aujourd'hui. Seule la durée change. La cuvaison dure « six jours au plus », et cette brièveté est, écrit Lavaud, « la garantie d'une couleur légère qui caractérise ce vin ». On arrête l'extraction volontairement. Après quelques jours sur les peaux, le vin présente une robe translucide aux reflets rubis, peu de corps et peu de ces tanins qui permettent la garde. Personne n'avait l'intention de le garder.

Un vin qui ne se garde pas

On ne l'aurait d'ailleurs pas pu. Le clairet médiéval, note Lavaud, se boit jeune « car il vieillit mal et s'aigrit facilement ». Sans soufre pour le stabiliser, rien ne permet de faire passer l'été en barrique à un vin délicat et pauvre en tanins. Le vin se comporte en denrée fraîche, sur un cycle de douze mois : il vaut le plus cher juste après la fermentation, puis perd de sa valeur de mois en mois.

Ce calendrier, bien plus que le goût, règle le commerce anglo-gascon décrit dans les siècles anglais. Margery K. James l'a chiffré en 1951 à partir des registres de la coutume conservés depuis 1305 ; la campagne record de la période, en 1308-1309, y compte 102 724 tonneaux. Le vin nouveau, « à peine fait », que le négoce appelle du mot anglais vintage, s'embarque à Bordeaux dès septembre. Certains navires ne quittent la rivière qu'à la mi-novembre.

Au printemps, une fois passées les tempêtes d'hiver, une seconde flotte plus modeste vient prendre le reste. Ce sont les vins « de rack », ou vins de Pâques : soutirés pour leur donner un peu plus de vie, ils proviennent des stocks bordelais invendus et des vins d'amont descendus tard. Le vocabulaire du négoce dit la hiérarchie. À l'automne le vintage, au printemps le reliquat.

Robert Blackmore a reconstitué les prix de gros pratiqués à Bordeaux et à Libourne entre 1337 et 1466. Ses séries montrent l'ampleur des variations que la guerre, le climat et les monnaies imposaient à une marchandise aussi périssable. Sur ce marché, la date de vente faisait l'essentiel du prix.

La règle de Noël

La courte vie du vin explique l'institution la plus singulière de ce commerce. En 1373, Édouard III interdit par la loi aux vins du Haut-Pays (Cahors, Gaillac, Bergerac, Agen) de descendre la rivière avant Noël, et réserve ainsi la flotte d'automne au vin de Bordeaux : c'est le privilège des vins. Le monopole du convoi d'automne n'avait de prix que parce que le vin se vendait à l'automne. Retenus en amont jusqu'à Noël, les vins concurrents perdaient, dans une économie du vin nouveau, les mois où ils se seraient le mieux vendus.

Roger Dion soutenait que le vignoble bordelais médiéval devait davantage à son marché, c'est-à-dire à la navigation atlantique et à la demande des pays du Nord, qu'à ses sols. Le clairet cadre bien avec cette thèse. Le vin donnait le meilleur de lui-même dans ses premiers mois, et le négoce était organisé pour l'écouler pendant ces mêmes mois.

Quand Bordeaux passe au rouge sombre

Le vin pâle s'efface en deux temps, l'un et l'autre postérieurs au Moyen Âge.

Le premier est technique et vient des Hollandais. Au XVIIe siècle, les négociants de la révolution hollandaise diffusent l'allumette hollandaise, c'est-à-dire le méchage des barriques au soufre, qui permet de conserver et de transporter le vin. Ils font aussi tomber la vieille interdiction bordelaise du coupage, comme l'a montré Lavaud. Eux-mêmes recherchent surtout les blancs doux, pas les rouges. Leurs techniques n'en changent pas moins ce qu'on peut attendre d'un vin de Bordeaux : pour la première fois, on peut envisager de le garder.

Le second temps relève d'une stratégie commerciale délibérée. Dans les années 1660, la famille Pontac, propriétaire de Haut-Brion dans les Graves, produit et vend à Londres un rouge d'un genre nouveau. Plus sombre, plus extrait, plus tannique, il supporte le voyage et s'améliore en vieillissant, surtout en bouteille bouchée au liège. Selon une étude parue en 2025 dans les Notes and Records of the Royal Society, ce « new French claret » a largement supplanté le clairet léger, aux reflets rosés, qui dominait les exportations bordelaises vers la Grande-Bretagne depuis le Moyen Âge.

Les premières traces de ce vin sont bien connues. Les comptes de cave de Charles II relèvent en 1660 169 bouteilles de « Hobriono », et Samuel Pepys note avoir bu du « Ho Bryan » le 10 avril 1663. En 1666, François-Auguste de Pontac ouvre à Londres le Pontack's Head, une taverne à la mode qui sert aussi de vitrine au vin de la famille.

Robert Boyle mène des expériences sur le claret entre 1669 et 1674. L'étude de la Royal Society y voit la preuve que le style sombre existait bien avant les guerres tarifaires franco-anglaises, auxquelles des récits plus anciens en attribuaient la naissance. La date d'apparition du « claret de qualité », dans les années 1660 ou seulement après 1704, reste discutée. En 2025, l'article de Leary sur le journal que John Locke tint lors de sa visite à Haut-Brion en 1677 a relancé la question. Le sens de l'évolution, lui, ne fait pas débat.

Au XVIIIe siècle, le claret est devenu en Grande-Bretagne un marqueur politique. Dans The Politics of Wine in Britain (2013), Charles Ludington montre whigs et tories s'opposer à son sujet comme sur une question d'appartenance partisane. Le mot a alors pris le sens qu'il garde aujourd'hui : un vin sombre, cher, fait pour durer.

Deux mots, deux vins

L'anglais et le français ont ensuite traité le mot de façon opposée. L'anglais a conservé le nom et l'a reporté sur le nouveau vin sombre : « claret » veut dire aujourd'hui bordeaux rouge, sans plus. Le français a conservé la chose. Le clairet existe toujours comme catégorie officielle de l'appellation Bordeaux, que l'INAO définit comme un rosé foncé tiré après une courte macération. De tous les vins de l'appellation, c'est le plus proche de ce que les flottes médiévales emportaient par la Gironde.

Sources

  1. Sandrine Lavaud, « Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge », Territoires du vin n°5 (2013, CC BY 4.0)
  2. Margery K. James, « The Fluctuations of the Anglo-Gascon Wine Trade during the Fourteenth Century », Economic History Review (1951)
  3. Robert Blackmore, « Wine prices in Anglo-Gascon trade, c.1337–c.1460 », Economic History Society, The Long Run
  4. Sandrine Lavaud, sur le Bordeaux médiéval et les mutations de l'ère hollandaise, OpenEdition Books (MSHA)
  5. « Tasting 1660s Bordeaux claret: temporal transformation and wine economics », Notes and Records of the Royal Society (2025)
  6. Leary, « Making a shift at Haut-Brion: John Locke's journal, Claret terroir, artifice, authenticity, and branding », Journal of Wine Research 36:2 (2025)
  7. Charles Ludington, The Politics of Wine in Britain. A New Cultural History (Palgrave Macmillan, 2013) — recension sur Reviews in History
  8. Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle (CNRS Éditions)
  9. INAO, appellation Bordeaux clairet (fiche officielle)
  10. Jane Anson, « How the Pontack's Head tavern took London by storm », Inside Bordeaux