Les Hollandais et le nouveau Médoc

Les « New French Clarets » : Haut-Brion à Londres, ou l'invention du vin de luxe (1660–1760)

De la cave de Charles II aux enchères de guerre où surgissent Lafite, Margaux et Latour, comment Londres et les Pontac ont inventé le vin de luxe.

Le 22 mai 1707, la London Gazette publie une annonce pour « an entire Parcel of New French Prize Clarets … being of the Growth of Lafitt, Margouze, and La Tour » : des crus de Lafite, Margaux et Latour. L'Angleterre est en guerre contre la France. Le vin, saisi sur des navires français, se vend barrique par barrique à des acheteurs londoniens qui savent visiblement ce que recouvrent ces trois noms et pourquoi ils valent une enchère. Entre un livre de cave royal de 1660 et cette annonce, un produit nouveau est apparu : le vin vendu sous le nom du domaine qui le produit, à un prix fixé par la réputation de ce domaine. La politique commerciale qui l'a fait naître visait pourtant à tenir le vin français hors d'Angleterre.

Un nom dans la cave du roi

Pendant l'essentiel de son histoire, le vin de Bordeaux bu en Angleterre s'appelle simplement claret, un mot générique pour un produit qui l'est tout autant. On l'achète par flottes entières, on le classe par courtier et par millésime, jamais par vignoble. Les comptes de la maison royale fournissent la première exception. Le livre de cave de Charles II enregistre 169 bouteilles de « Hobriono » servies à la cour en 1660–61. Hobriono, c'est Haut-Brion tel qu'un commis anglais l'a entendu, et c'est l'un des tout premiers noms de domaine bordelais à s'écrire en anglais.

Trois ans plus tard, le nom réapparaît. Le 10 avril 1663, Samuel Pepys sort de la Bourse avec Sir John Cutler et Mr Grant et se rend à la Royal Oak Tavern, dans Lombard Street. Il y boit, note-t-il dans son journal, « a sort of French wine, called Ho Bryan », un vin français d'un goût « bon et très particulier » qu'il n'avait jamais rencontré. Pepys boit du claret sans arrêt et en parle rarement. S'il note celui-là, c'est qu'il le reconnaît : un goût précis, rattaché à un nom. C'est une définition pratique de la marque, quelque 250 ans avant que le mot n'entre dans le négoce du vin.

Les Pontac à Londres

Haut-Brion appartient à Arnaud III de Pontac, premier président du parlement de Bordeaux et l'un des hommes les plus riches de la province. Il dispose du capital pour produire autrement et des relations pour vendre autrement. Plutôt que d'écouler sa récolte dans le commerce ordinaire du claret, il la vend sous son nom à la cour et aux fortunes du Londres de la Restauration.

En 1666, Pontac envoie son fils François-Auguste à Londres. D'après la journaliste bordelaise Jane Anson, celui-ci y ouvre une taverne sous l'enseigne familiale, connue sous le nom de Pontack's Head, où le vin de la famille tient la première place. Le Haut-Brion s'y vend environ sept shillings la bouteille, quand un vin ordinaire en coûte à peu près deux, et ce prix fait partie de ce que paie le client. Parmi les habitués qu'énumère Anson figurent John Evelyn, Christopher Wren, Daniel Defoe, Jonathan Swift et John Locke. Swift, lui, se plaint d'avoir trouvé le vin bien cher à sept shillings le pichet.

Un propriétaire qui vend le vin de son domaine, sous son nom, au triple du prix courant, dans un établissement à lui au cœur de la capitale de ses clients : aucun autre acteur du commerce du vin ne fonctionne alors ainsi.

Locke sur place

En mai 1677, le philosophe John Locke, qui voyage en France en prenant des notes sur tout, des vignes aux impôts, se rend sur la croupe de graves aux portes de Bordeaux pour comprendre ce qui justifie un tel prix. Le sol du vignoble le laisse perplexe : il n'est « rien que du sable blanc mêlé d'un peu de gravier », une terre qu'« on imaginerait à peine capable de rien porter ». Locke n'invoque pas le sol : le prix a monté, écrit-il, « grâce aux riches Anglais qui envoyaient ordre de le leur procurer à n'importe quel prix ». Il l'attribue donc à la demande, ce qui fait de sa note une pièce précoce du débat sur ce qu'est le terroir, que les historiens n'ont pas tranché.

Ce carnet nourrit aujourd'hui une autre controverse. Dans le Journal of Wine Research en 2025, Leary a repris les chiffres de Locke sur la production du domaine et en conclut qu'une part importante de ce qui se vendait comme Haut-Brion pourrait ne pas venir de ce vignoble. La thèse et les objections qu'elle suscite sont examinées dans notre article sur Haut-Brion et le débat de 2025 sur l'authenticité. Ici, un point suffit : en 1677, ce vin est assez connu et assez cher pour que Locke se déplace jusqu'au sable qui le porte.

Prohibition et droits de douane

En 1678, alors que les relations avec Louis XIV se dégradent, le Parlement anglais vote une loi qui prohibe les marchandises françaises, vin compris. En 1679, Charles II se plaint devant le Parlement de « la perte que je subis par la prohibition des vins et eaux-de-vie de France ». Un nouvel embargo accompagne la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689–1697), et les droits sur le vin français augmentent à plusieurs reprises pendant la seconde moitié du XVIIᵉ siècle. Le traité de Methuen, signé en décembre 1703, parachève l'ensemble. L'Angleterre y accorde aux vins portugais des droits inférieurs d'au moins un tiers à ceux des vins français ; en contrepartie, le Portugal laisse entrer les lainages anglais en franchise.

Charles Ludington, historien du vin en Grande-Bretagne, en a suivi les conséquences. Les prix et la loi chassent le claret du marché de masse, et vers 1700 les vins portugais et espagnols l'ont remplacé comme boisson courante. Au sommet du marché, la même politique produit l'effet inverse. Le claret qui arrive encore, légalement ou en fraude, est cher par définition, et un vin français cher doit donner à l'acheteur une raison de payer. Ceux qui le peuvent sont les producteurs qui, comme les Pontac, vendent un vin reconnaissable, concentré, issu d'un seul domaine, à une clientèle pour qui la cherté est un gage de qualité. Réduit par les droits de douane à une niche étroite et coûteuse, le marché anglais du claret revient aux New French Clarets. Dans cette lecture, le vin de luxe s'est fait à Westminster autant qu'à Bordeaux.

Enchères de prise et premiers crus

La guerre de Succession d'Espagne restreint encore le commerce direct. Une bonne part du meilleur claret arrive désormais à Londres comme cargaison de prise : saisie sur des navires français capturés, puis vendue aux enchères, avec annonce dans la presse. Ludington relève Haut-Brion dans les annonces de la London Gazette dès mai 1705. Celle du 22 mai 1707 ajoute les trois autres : « New French Prize Clarets … of the Growth of Lafitt, Margouze, and La Tour ».

Dans cette annonce, Margaux, Lafite et Latour figurent en anglais comme des crus nommés, chacun censé évoquer quelque chose de précis pour un enchérisseur londonien. Avec Haut-Brion, les listes d'enchères réunissent déjà les quatre domaines que le classement de 1855 placera au rang de premiers crus, 150 ans plus tard. La forme de la vente compte aussi. Les offres concurrentes sur des lots nommés font apparaître des prix publics, différents d'un domaine à l'autre, imprimés dans la Gazette d'une guerre à la suivante. C'est, dans les faits, la première cote publiée des grands vins.

Ce qui change

Avant les New French Clarets, le vin se vend par port d'origine et par couleur, et sa qualité est ce qu'en dit le courtier. Ensuite, le haut du marché obéit à d'autres règles : un domaine nommé, un propriétaire qui répond de son vin, un style volontairement dense et apte à vieillir, un prix ouvertement détaché de celui du vin ordinaire. L'acheteur tient au nom parce que peu de gens y ont accès. Le classement, la mise en bouteille au château, la marque et la hiérarchie des prix découlent de ce modèle.

Ce modèle suppose des changements techniques antérieurs. Le vin lui-même est le fruit des transformations de la vinification bordelaise menées sous l'impulsion hollandaise au XVIIᵉ siècle : barriques méchées au soufre, nouvelles plantations, vins faits pour supporter la mer et pour vieillir. Sans elles, aucun domaine n'aurait pu garantir un style maison constant. Les Pontac ont apporté la vente ; les techniques venaient du négoce.

La querelle de datation

Les historiens ne s'accordent pas sur le moment où le claret de luxe s'impose. La chronologie classique, associée aux travaux de Ludington, le situe à partir de 1704 : le mur tarifaire et le règlement de Methuen auraient poussé le claret dans sa niche de luxe, et les enchères de prise en auraient désigné les domaines de tête. Une étude parue en 2025 dans les Notes and Records of the Royal Society conteste cet ordre. Ses auteurs croisent les expériences de Robert Boyle sur le claret (1669–1674), le livre de cave royal de 1660 et la note de taverne de Pepys, et soutiennent que le nouveau style, sombre et concentré, existait avant le régime tarifaire. Le produit de luxe aurait alors précédé la loi, qui n'aurait fait que consolider sa place. La question reste ouverte ; les pièces, surtout des carnets et des comptes du XVIIᵉ siècle, sont exposées dans le dossier Haut-Brion sur l'authenticité.

Le résultat fait consensus. Au milieu du XVIIIᵉ siècle, quatre crus nommés dominent le marché que l'Angleterre a façonné pour eux, à des prix qu'aucun autre vin n'atteint. Les courtiers bordelais de 1855 établiront leur classement à partir d'un siècle de ces prix.

Sources

  1. Charles Ludington, The Politics of Wine in Britain. A New Cultural History (Palgrave Macmillan, 2013 ; recension à l'IHR)
  2. Samuel Pepys, Journal, entrée du 10 avril 1663
  3. London Gazette, 22 mai 1707, annonce de « prize clarets » (citée par l'OED)
  4. Jane Anson, « How the Pontack's Head tavern took London by storm », Inside Bordeaux
  5. « Tasting 1660s Bordeaux claret », Notes and Records of the Royal Society (2025), DOI 10.1098/rsnr.2025.0010
  6. Leary, Journal of Wine Research 36:2 (2025), DOI 10.1080/09571264.2025.2463110
  7. Traité de Methuen (1703), Encyclopaedia Britannica